Cannes 2026 : RENCONTRE AVEC JUDITH GODRÈCHE – « Combien de fois doit-on écrire le même livre, témoigner du même vécu, pour être entendues ? »
© Dorian Prost
Adapter Annie Ernaux est un défi de taille que Judith Godrèche relève avec brio avec Mémoire de fille, son premier long-métrage. On y suit Annie (Tess Barthélemy) qui découvre la sexualité à travers la violence masculine lors d’une colonie de vacances dans laquelle elle est monitrice, en été 1958. Un récit fin pour une mise en scène qui l’est tout autant et qui explore ce qu’encore trop de personnes qualifie de « zone grise » du consentement.
Vous adorez l’œuvre d’Annie Ernaux. Qu’est-ce qui vous a décidé à adapter Mémoire de fille plutôt qu’un autre de ses récits ? Qu’est-ce qui vous a le plus touchée ?
Lorsque j’ai lu Mémoire de fille [paru en 2016, ndlr], j’ai toute de suite eu la sensation d’être face à un livre véritablement actuel. Un élément m’a particulièrement touchée : la volonté forte d’Annie d’appartenir à un groupe. C’est ce désir profond qui offre aux autres l’opportunité de la harceler, de la mettre dans des situations qui ne lui conviennent pas. Pendant que je préparais Mémoire de fille, je regardais aussi la série Netflix Adolescence. Ce ne sont pas les mêmes sujets, certes, mais ces deux œuvres montrent l’emprise que peut avoir un groupe, et à quel point cette emprise peut mener au pire.
Puis Mémoire de fille parle aussi de l’entrée en écriture d’Annie [alter ego d’Annie Ernaux puisqu’il s’agit d’un récit autobiographique, ndlr], la manière dont elle va réussir à s’émanciper. Je voulais vraiment raconter ce parcours, celui de la jeune fille de 17 ans et demi qui subit ces violences jusqu’à celle de 21 ans qui se lance dans l’écriture de son premier livre.
Quelles discussions avez-vous eues au préalable avec Annie Ernaux ?
Quand je lui ai demandé les droits pour adapter Mémoire de fille, Annie m’a parlé d’un autre de ses livres que je n’avais jamais lu : Ce qu’ils disent ou rien (1977). C’est l’un de ses seuls écrits qu’elle qualifie de roman, et elle y racontait la même histoire, à peu de choses près, sous couvert de fiction. On y retrouve la colonie de vacances, cette relation non consentie avec le moniteur en chef… Elle m’a raconté qu’à l’époque de la sortie de ce livre, personne ne lui a posé de questions. Personne ne s’était interrogé sur les violences sexuelles présentes dans ce livre, sur ce que cela voulait dire de notre société. Quand j’ai lu ce roman, une question m’a frappée : combien de fois doit-on écrire le même livre, témoigner du même vécu, pour être entendues ?
Même si les œuvres d’Annie Ernaux ont été adaptées plusieurs fois à l’écran (Passion simple par Danielle Arbid ou L’Événement par Audrey Diwan), elles ont un style peu cinématographique dans leur écriture, puisque le point de vue est très interne, laissant peu de place à la description et aux dialogues. Quelle a été votre démarche d’adaptation ?
J’ai passé beaucoup de temps avec Annie lors de la préparation de ce film, afin d’avoir des clefs pour transposer à l’écran ce qui préexistait entre les lignes. J’ai aussi renforcé ou créé des personnages secondaires pour donner corps au groupe. C’est le cas du rôle de Claudine, incarnée par Maïwène Barthélémy, une jeune fille lesbienne qui a une attirance pour Annie, sans trop la montrer. C’était aussi important pour moi de faire exister à l’écran tous les lecteurs et lectrices d’Annie Ernaux, toute la diversité de la jeunesse.
© Windy Production - Moana Films
La question du consentement est au cœur de son livre et au cœur de votre film, et elle est explorée dans toute son ambiguïté. Annie croit être amoureuse de H, le moniteur en chef de la colonie, et pourtant votre caméra montre bien que chaque rapport qu’il lui fait subir n’est pas consenti. Comment filmer ce que certains appellent la « zone grise » du consentement, tout en parvenant à conserver la clarté du propos ?
Voilà bien une grande question ! Là est tout le problème : l’absence de consentement, dans la plupart des cas, n’est pas cinématographique. C’est filmer en creux, c’est filmer quelque chose qui n’est pas. Ici, nous ne sommes pas dans le cas d’une agression avec violence, le soir, dans un parking. Mais c’est une agression tout de même. Dans Mémoire de fille, Annie suit H sans savoir où elle va et ne sait pas comment dire « non ». Tout se passe très vite, si bien qu’elle n’a pas le temps de réaliser ce qui lui arrive. Et d’ailleurs, elle finit par se le reprocher. Alors, elle se raconte une histoire d’amour afin de rendre cela plus supportable. Elle plonge la tête la première dans ce monde festif de la colonie de vacances jusqu’à perdre le contrôle, et se console avec l’idée que le plus important est d’appartenir au groupe.
Dans le film, il y a donc quelques scènes très dures, même si elles sont filmées avec beaucoup de pudeur. C’est votre fille, Tess Barthélemy, qui incarne Annie. N’est-ce pas compliqué de mettre en scène sa fille dans ce rôle et dans des situations comme celles-ci ?
Non. C’est du travail avant tout. Puis, je me suis beaucoup posé de questions pour savoir comment filmer cette violence de manière féministe, comment la mettre en scène du point de vue de la victime et jamais de celui de l’agresseur. C’est un vrai challenge, car à partir du moment où on filme, on intègre inévitablement un regard tiers qui est celui de la caméra, et celui-ci peut faire de l’actrice ou de l’acteur un objet. Il fallait absolument l’éviter.
Puis, un plateau de cinéma est un lieu de travail comme un autre, et celui-ci se doit d’être sécurisé pour tous. On devrait pouvoir tout jouer, tout raconter, sans se sentir en danger. Évidemment, le fait que ma fille fasse partie du casting n’a fait que renforcer mon attention à cela. Le plateau de Mémoire de fille était vraiment rempli de bienveillance et pour cela je remercie mes jeunes acteurs et actrices. Ils font partie de la génération qui a grandi avec #MeToo, alors ils comprennent le récit d’Annie Ernaux, ils s’y intéressent, ils posent un regard sur le monde tout à fait différent de celui que j’avais à leur âge. Il y avait un vrai respect entre eux. Et Victor Bonnel, qui joue H, ce qui n’est pas un rôle facile, était d’une grande écoute. Je souhaite à toutes les réalisatrices de travailler avec lui. Pour tout cela, nous pouvons vraiment dire « merci la révolution #MeToo ! ».
Dernière question spéciale Sorociné : quels sont les films qui ont participé à votre éveil féministe ?
Je pense à Outrage d’Ida Lupino qui raconte l’histoire d’une femme victime de viol. C’est un vrai film féministe qui date de 1950. Sinon, dans les années 1940, il y avait aussi Chantez, dansez, mes belles ! de Dorothy Arzner qui était une réalisatrice lesbienne à Hollywood. C’est un film qui parle du harcèlement, de la masculinité toxique et aussi du féminisme. Et c’est brillant ! D’ailleurs, si cela vous intéresse, Iris Brey en parle dans le dernier chapitre de son livre Le Regard féminin.
> > > Lire l’interview de Victor Bonnel, dans le rôle d’H.
Propos recueillis par Enora Abry
Mémoire de fille
Réalisé par Judith Godrèche
Avec Tess Barthélemy, Valérie Dréville, Maïwène Barthèlemy
Annie Ernaux est sollicitée pour une signature de son dernier ouvrage dans la ville de son enfance, Rouen. Alors qu'elle s'y rend, elle est prise d'un vertige et replonge dans le souvenir de l'été 1958, celui de sa première nuit avec un homme. Nuit dont l'onde de choc s'est propagée violemment dans son corps et sur le reste de son existence.
En salles le 30 septembre 2026.