RENCONTRE AVEC MURIEL D'ANSEMBOURG – « Le vrai (et surtout le bon) sexe n’est pas pornographique »

© Shellac

Avec son premier long-métrage, Truly Naked, Muriel d’Ansembourg bouscule les conventions du coming-of-age. Elle suit Alec (campé par l’incroyable Caolán O’Gorman), un adolescent qui, tous les soirs après les cours, aide son père, acteur porno, à réaliser ses films. Montrant, d’une manière peu conventionnelle, l’impact de la consommation de X chez les jeunes, la réalisatrice belge livre un film percutant, dérangeant mais aussi très touchant.

Quand vous avez commencé à écrire le scénario, quelle est la première image qui vous est venue ?

On ne sait jamais vraiment comment nous vient l’inspiration, comment elle passe de l’inconscient au conscient. Je trouve ça assez fascinant ! Pour Truly Naked, j’ai vu l’image d’un plateau de film porno. À la fin, la caméra est posée à terre et on comprend que c’est un adolescent qui la tenait. Je me suis dit : qui est ce garçon ? Puis, j’ai tiré le fil de mon idée en ajoutant : et s’il connaissait les personnes qu’il était en train de filmer ? Et s’il s’agissait de quelqu’un de sa famille ? Son père par exemple ? Cela permettait de briser un mur et d’ouvrir un plus large débat. Ce n’est pas seulement un adolescent qui regarde du porno sur son ordinateur. Il est sur place, et face à lui, il y a une figure d’autorité, quelqu’un qui l’éduque, qui conditionne sa manière de voir le monde… Cela m’obligeait à aller jusqu’au bout de mon sujet.

Par ailleurs, cette réflexion s'inscrit dans le travail que j’ai amorcé avec mes précédents courts-métrages (Good Night, Fuck a Fan), qui parlent de l’éveil sexuel chez les jeunes. J’ai travaillé avec beaucoup de jeunes acteurs et j’ai échangé avec eux sur leurs premières expériences sexuelles, sur la manière dont ils s’informaient sur la sexualité, sur leur rapport à la pornographie, etc.

Pourquoi vous êtes-vous intéressée au milieu de la pornographie ? Quel était votre rapport à l’industrie du X ?

C’est assez amusant, car sincèrement, je n’en regarde jamais ! C’est un milieu qui ne m’est absolument pas familier. Pour faire ce film, j’ai dû faire beaucoup de recherches. 

L’influence de la pornographie chez les jeunes est un sujet qui est régulièrement mis sur le devant de la scène. Était-ce ce qui vous intéressait le plus dans votre sujet ou était-ce plutôt la relation que ce jeune homme entretient avec son père ?

Les deux vont ensemble, mais il est vrai que j’étais très intriguée par la relation avec le père. Déjà, c’est un personnage que j’ai adoré écrire. Il est intrigant, autoritaire et en même temps charmant, avec beaucoup d’humour… C’est toujours assez jouissif à écrire, car c’est un personnage complètement libre. De l’autre côté, Alec est sensible, calme. Il paraît très loin de ce qu’on imagine de l’industrie du porno. Cela me permettait d’explorer mieux mon sujet : comment un jeune homme d’apparence candide peut-il survivre dans un environnement comme celui-ci ? Comment cela affecte-t-il sa sexualité ? Sa vision des femmes ? Ainsi, je retombais sur mon sujet de prédilection qui est la relation entre les filles et les garçons, que ce soit à la préadolescence ou à l’adolescence. J’aime montrer à quel point ces relations sont aussi belles que complexes. En même temps, comment peut-on être réellement avec quelqu’un quand on est encore en train d’essayer de comprendre qui nous sommes, quels sont nos désirs ?

Comment décririez-vous l’éveil sexuel d’Alec ?

Alec sait tout sur la pornographie, de la plus classique à la plus hardcore. En revanche, il ne sait rien sur la véritable intimité avec une personne. C’est un peu pareil pour les jeunes personnes qui n’ont même pas encore connu leur premier baiser mais qui ont déjà passé des heures à regarder des films X. C’est assez perturbant, car cela veut dire qu’ils apprennent la sexualité via un prisme qui n’est pas le leur, via des corps qui ne leur appartiennent pas. Ils ne peuvent pas prendre en considération l’altérité et se demander ce que l’autre personne ressent. Ils n’apprennent pas à se montrer vulnérable. C’est quelque chose qui s’apprend au cours des relations intimes, et c’est ce qu’Alec va devoir apprendre quand il rencontre Nina [Safiya Benaddi, ndlr].

© Shellac

Votre film montre aussi qu’il y a deux générations dans le porno, l’ancienne qui est représentée par le père et la nouvelle qui est représentée par son fils Alec. Pour vous, quelles sont les différences majeures entre ces deux générations ?

L’ancienne génération a un peu la logique du « toujours plus », plus hardcore, plus extrême… Et surtout, avec un regard masculin très marqué. J’ai l’impression que la nouvelle génération veut laisser plus de place au plaisir féminin, à l’intimité, en montrant de vrais couples par exemple. Il y a peut-être une plus grande attention aux corps, aux images, aux respirations, comme pour essayer de capturer vraiment les sensations. Sauf que soyons clair, le vrai (et surtout le bon) sexe n’est pas pornographique. Le sexe est très intérieur et rien ne saurait capturer ça. C’est peut-être aussi pour cette raison que certaines productions X sont toujours « over the top », car elles tentent de combler ce manque de sensations que les images seules ne peuvent procurer.

La manière dont vous filmez l’industrie du X, que ce soit les actrices ou les moments de pause entre différentes prises, est plutôt joyeuse. C’est assez rare de la voir représenter ainsi…

J’avais peur, en effet, de reproduire certains préjugés. Je dois beaucoup à une de mes actrices, Alessa Savage, qui est aussi actrice porno. Elle m’a beaucoup parlé de ses expériences de tournage, en me disant : « Mais c’est du travail ! Comme pour d’autres boulots, parfois on rigole avec ses collègues, parfois on s’ennuie… ». Évidemment, il ne faut pas entrer dans cette industrie trop jeune, il faut être solide et avoir les moyens de se défendre car c’est un milieu difficile.

Votre manière de filmer les scènes de sexe est assez crue, et cela dès le départ puisque la scène d’introduction est une scène de tournage porno. Comment avez-vous décidé de ce que vous vouliez montrer et de ce que vous vouliez garder hors champ ?

Je ne voulais surtout pas me sentir restreinte dans mon travail. Je ne voulais pas être « prude », mais je ne voulais pas choquer gratuitement non plus. Cette scène d’introduction a en effet été pensée comme un petit choc pour le spectateur, mais l’idée était de le mettre face à ces images brutes, puis, une fois la caméra d’Alec éteinte, qu’il s’intéresse à chacune de ces personnes, qu’ils les découvrent dans leur réalité. On passe d’un acte très cru à la découverte de personnages accueillants et gentils. J’aimais cette balance.

Revenons à la relation entre Alec et son père. Ce que son père lui demande de faire est tout de même très choquant…

Je voulais montrer à quoi nous sommes capables de nous habituer. Ce père a des relations sexuelles face à la caméra de son fils, et son fils ne le juge pas alors que nous, en tant que spectateur, avec notre regard extérieur, nous sommes plus que surpris. Mais imaginez une autre histoire : celle d’un garçon qui grandit dans une ferme et qui voit ses parents abattre des animaux. Nous en serions aussi très choqués alors que pour lui c’est tout à fait banal.

Je voulais aussi insister sur le fait que le père et le fils s’aiment beaucoup. Le père est certes assez manipulateur, il est prêt à tout pour sauver son business et sortir la tête de l’eau, mais il n’est pas simplement une figure autoritaire. Il s’intéresse vraiment à son enfant. Je voulais faire ressortir cette complexité pour ne pas entrer dans un schéma manichéen qui aurait mené à un jugement moral trop facile.

© Shellac

Comment s’est passé le tournage des scènes de sexe ? Comment avez-vous travaillé avec votre coordinatrice d’intimité Philine Janssens ?

C’est la toute première fois que je travaillais avec une coordinatrice d’intimité. Au départ, j’avais un « nudity rider », un document qui reprend le scénario scène par scène et qui établit si l’acteur ou l’actrice est d’accord avec ce qu’il se passe. Aucun détail n’est laissé au hasard. On y dissèque les actions dans les scènes mais aussi la manière dont elles sont filmées. La coordinatrice était là à cette étape et a discuté avec chacun des comédiens. Car le consentement, c’est assez flou. Un acteur peut être d’accord avec une scène sur le papier mais ne pas se sentir à l’aise le jour même du tournage. D’ailleurs, c’est arrivé lors du tournage avec une des actrices, alors nous avons dû revoir certains plans en dernière minute. C’était très stressant pour moi, car je dois faire en sorte que nous tournions dans les temps, même si de l’autre côté, humainement parlant, je suis totalement d’accord avec cette pratique et le fait que les acteurs ont un droit de refus.

La coordinatrice d’intimité était vraiment importante pour ce dialogue. Elle avait des idées auxquelles je n’avais pas pensé. Par exemple, pour une des scènes, elle a fait mettre un coussin entre l’acteur et l’actrice alors qu’ils devaient jouer une scène de pénétration. C’était bien mieux pour eux !

Au tout départ, le fait d’avoir une coordinatrice d’intimité sur le plateau me stressait un peu. Je me disais : est-ce que je serais encore libre de diriger mes scènes et mes acteurs ? Car la direction d’acteurs est vraiment ce qui me plaît le plus dans mon métier. Mais ce n’est pas ça. La coordinatrice d’intimité ne réalise pas à notre place, elle nous aide à mettre en place notre scène dans le respect de chacun.

Votre équipe technique est majoritairement composée de femmes. Pourquoi avoir fait ce choix ?

C’est étonnant, dès qu’il y a une réalisatrice, il y a plus de femmes à la technique ! (Rire). Nous parlons d’une profession qui est imprégnée par le male gaze, alors je voulais y opposer un female gaze. Puis, j’ai simplement choisi mon équipe parce que ce sont des personnes de talent. Ma directrice de la photographie, Myrthe Mosterman, me dit souvent : « Je n’aime pas qu’on croie que j’ai été embauchée parce que je suis une femme ». Ce n’est pas ce que j’ai fait. J’ai voulu travailler avec elle car j’aime son regard. Le fait qu’elle soit une femme, c’est un bonus !

Votre acteur principal, Caolán O’Gorman, dont c’est la première apparition à l’écran, est absolument incroyable. Comment l’avez-vous trouvé ?

Au départ, j’avais commencé mon casting de manière classique, en contactant des agences. Mais je n’arrivais pas à trouver la bonne personne. Puis, je voulais une tête inconnue. Alors ma directrice de casting, Sandra Houthuijs, a eu l’idée de ce casting sauvage, où les jeunes devaient nous envoyer des vidéos d’eux, très simples, dans laquelle ils nous racontaient simplement quelque chose qu’ils avaient envie de partager. J’ai adoré la vidéo de Caolán O’Gorman. Il n’essayait pas du tout de se vendre. Il était relax. Je me suis dit : mais qui est ce garçon ? Je voulais absolument le rencontrer. Puis, il avait déjà des points communs avec son personnage, dont le fait d’avoir perdu sa mère au même âge. Ce fut une superbe collaboration. À chaque fin de journée, je visionnais avec lui les rushs du jour pour qu’il s’habitue à se voir à l’écran.

Dernière question spéciale Sorociné : quels sont les films qui ont participé à votre éveil féministe ?

Deux réalisatrices ont été très importantes pour moi. Céline Sciamma, dont j’ai découvert pour la première fois le travail lors d’une projection de Tomboy à Londres. J’ai adoré son female gaze et je suis son travail depuis. Ensuite, je citerais Jane Campion. Pour La Leçon de piano évidemment, mais pas que ! J’aime la manière dont elle met en opposition l’énergie féminine et masculine. Son cinéma est très beau, très visuel – à l’inverse du mien qui est plus cru.

De manière générale, j’aime ces femmes pour leurs œuvres mais aussi pour ce qu’elles sont. J’aime la manière dont elles parlent de cinéma, dont elles communiquent leur passion et nous aident à la vivre.

Propos recueillis par Enora Abry

Truly Naked

Réalisé par Muriel d’Asembourg

Avec Caolán O'Gorman, Andrew Howard, Alessa Savage

Pour Alec, qui vit seul une relation toxique avec son père Dylan, acteur X, le désir se confond avec le porno. Son quotidien devient de plus en plus difficile à dissimuler lorsqu’il se rapproche de Nina, une camarade de classe. Pour s’ouvrir à ses sentiments, Alec devra se libérer et accepter de se mettre à nu.

En salles le 15 avril.

Précédent
Précédent

LA FILLE DU KONBINI - Yûho Ishibashi

Suivant
Suivant

WEDDING NIGHTMARE : DEUXIÈME PARTIE – Matt Bettinelli-Olpin et Tyler Gillett