RENCONTRE AVEC JASMIN GORDON – « Je voulais brosser le portrait d’une mère complexe, secrète et réaliste »
© Piece of Magic Entertainment France
Dans Les Courageux, son premier long-métrage, la réalisatrice helvético-américaine suit une femme qui tente de conserver la garde ses trois enfants malgré ses problèmes financiers. Un film qui trouve sa grâce dans sa nuance, en évitant à la fois l’écueil de la « mère courage » et celui de la « mère indigne ».
Dans les premières minutes du film, on découvre Jule (Ophélia Kolb) qui traverse une forêt luxuriante en voiture avec sa grande fille et ses deux petits garçons. Elle les installe dans un café avant de partir… pour ne pas revenir. Où est-elle allée ? Les enfants ne le savent pas et se retrouvent contraints de traverser une autoroute à pied pour rentrer chez eux où leur mère va les retrouver. Cette introduction marque l’esthétique et le propos des Courageux, qui allient beauté des décors naturels à une tension narrative grandissante, obligeant le spectateur à rester en état d’alerte. Pour préserver l’unité de sa famille, Jule est prête à tous les mensonges. Ainsi, chaque instant de bonheur cache ses futurs revers, jusqu’aux plus inacceptables. Sauf que le scénario de Jasmin Gordon ne se contente pas de montrer les travers d’une femme, il a l’intelligence d’analyser la pression qu’elle subit pour entrer dans la norme de la « bonne mère ». La cinéaste nous en raconte l’écriture ainsi que la réalisation.
Quelle est la première image qui vous est venue avant l’écriture du scénario ?
C’est assez difficile à dire, car pour l’écriture de ce scénario – comme pour mes précédents travaux – j’ai glané beaucoup d’idées et d’images au fil du temps. Puis, j’ai recollé les morceaux. Mais je pense que la première scène qui m’est venue, et qui est d’ailleurs l’une de mes préférées, est le moment où Jule fait semblant de cuisiner un gâteau d’anniversaire pour ses enfants [alors qu’il s’agit en réalité d’un cake tout fait auquel elle ajoute un peu de sucre, ndlr]. C’est assez symbolique. Cet instant cristallise l’histoire que je souhaitais raconter.
Vous avez dit : « Ce film est une contribution à la représentation de femmes différentes, plus provocantes et imparfaites, à l’écran ». Cela faisait partie de votre idée de départ ?
J’ai longtemps eu du mal à trouver des films représentant des mères de manière complexe et convaincante. Même s’il y en a un peu plus de nos jours, notamment grâce à des réalisatrices ! Mais, en général, dans la fiction, nous retrouvons soit les « bonnes mères », soit les « mauvaises mères » – et c’est tout. Les cinéastes s’aventurent peu dans cette zone grise faite de personnages capables de susciter à la fois la tendresse et l’effroi. Moi, je voulais explorer cette zone grise, pour brosser le portrait d’une mère qui me semblait plus réaliste.
C’est assez drôle, car ce parti pris suscite des réactions très différentes chez les spectateurs. Certains sont soulagés de voir enfin une mère représentée ainsi, tandis que d’autres sont choqués, car ça ne correspond pas à ce qu’ils ont l’habitude de voir et surtout à l’idée qu’ils se font d’une mère.
À l’image, la nature est omniprésente puisque la famille habite aux abords d’une forêt. À plusieurs reprises, on a l’impression que Jule est obsédée par cette forêt. Pourquoi avoir intégré cet élément au scénario ?
La nature nous rappelle notre liberté intrinsèque. Pour Jule, cette forêt est une échappatoire possible, mais c’est aussi un élément qui la fait réfléchir, qui lui dit qu’elle n’est pas obligée de se conformer à la norme en jouant un rôle. Cela lui donne une certaine force.
Mais la nature n’est pas uniquement synonyme de liberté. Elle est aussi inquiétante. J’ai voulu jouer avec cela au montage afin de faire monter la tension.
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Il y a le point de vue de la mère et le point de vue des enfants, notamment lors de cette scène d’introduction où ils doivent traverser l’autoroute à pied. Était-ce important pour vous d’utiliser leur point de vue afin d’illustrer les conséquences du comportement de leur mère ?
C’est un élément auquel nous avons beaucoup réfléchi avec mon coscénariste, Julien Bouissoux. Même si nous suivons majoritairement l’histoire de la mère, les enfants ont une grande importance et leurs regards évoluent au diapason de celui du spectateur. Au départ, ils sont perdus, comme l’est le spectateur. Puis, en tandem, ils réagissent et recollent les morceaux pour comprendre qui est véritablement cette femme, cette mère.
Comment était-ce de diriger trois jeunes acteurs (Jasmine Kalisz Saurer, Paul Besnier et Arthur Devaux) sur le plateau ?
C’est une immense joie et une très grande difficulté ! Nous avons choisi des enfants sans expérience mais dont la personnalité se révélait très proche de leur rôle. Comme je viens du documentaire [Jasmin a réalisé des courts-métrages documentaires, comme Paris 1951 en 2005 et Monsieur Borges et moi en 2006, ndlr], j’ai utilisé certaines de mes méthodes pour capter des moments naturels, où ils ne jouent pas. Nous avons aussi eu la grande chance de tomber sur de jeunes acteurs avec une grande intelligence émotionnelle. Mon rôle était donc d’être patiente et de les mettre en confiance pour simplement pouvoir filmer cela.
Ophélia Kolb incarne ici le premier rôle, ce qui est une première pour elle sur grand écran. Comment s’est passé le casting ?
C’est la première personne à qui j’ai fait passer les essais et la dernière ! J’ai très vite pensé à elle. Le personnage de Jule peut être un peu choquant, mettre mal à l’aise… Je voulais une actrice lumineuse capable de susciter de l’empathie. Les dialogues avec Ophélia ont été très fluides. Elle comprenait parfaitement Jule. Dès le départ, cela a été une évidence.
Vous avez aussi réalisé des courts-métrages de fiction dont Bonne poire en 2015, qui mettait également en scène une mère…
Bonne poire parle d’une mère et de sa fille qui, devenue adulte, découvre des secrets familiaux. Aborder des figures de mères complexes, secrètes, ambiguës, est vraiment quelque chose qui m’intéresse.
Dernière question spécial Sorociné : quels ont été les films qui ont participé à votre éveil féministe ?
Ce n’est peut-être pas un film qui a participé à mon éveil, mais il m’a accompagnée dernièrement, notamment pendant la création des Courageux : Leave No Trace de Debra Granik [sorti en 2018, cela raconte l’histoire d’un père et de sa fille vivant clandestinement dans la forêt jusqu’au jour où les autorités les contraignent à retourner à la vie civile, ndlr]. Cela m’a beaucoup touchée. Debra Granik raconte souvent des histoires à propos de personnes qui vivent hors des normes, qui n’ont pas eu vraiment de chance, mais elle les représente avec force et dignité, particulièrement les femmes. D’ailleurs, elle a le don de repérer les nouvelles actrices [comme Thomasin McKenzie dans Leave No Trace, Jennifer Lawrence dans Winter’s Bone et Vera Farmiga dans Down to the Bone, ndlr]. C’est vraiment une réalisatrice importante pour moi en tant que cinéaste.
Propos recueillis par Enora Abry
Les Courageux
Réalisé par Jasmin Gordon
Avec Ophelia Kolb, Jasmine Kalisz Saurer, Paul Besnier
Dans une petite ville au bord du sauvage, une mère excentrique et délinquante se brûle à ignorer les règles. Écrasée par ses erreurs et par la société qui ne fait pas de cadeau – ni crédit – aux gens comme elle, elle va tout faire pour prouver à ses enfants, et à elle-même, qu’elle est quelqu’un de bien.
En salles le 14 janvier 2026.