RENCONTRE AVEC GABRIELA TORRES – « L’œuvre de Marta Rodriguez est engagée, transgressive et poétique »
Amor, mujeres y flores © Fundación Cine Documental
Du 14 avril au 5 mai, la Cinémathèque du documentaire et la BPI consacrent une rétrospective au cinéma de Marta Rodriguez, réalisatrice colombienne, pionnière d’un cinéma documentaire qui a porté la voix des luttes sociales amérindiennes. Rencontre avec Gabriela Torres, grande collaboratrice de la cinéaste.
C’est un nom incontournable lorsqu’on parle du cinéma colombien. Marta Rodriguez, qui fêtait en décembre dernier ses 92 ans, a consacré sa carrière de réalisatrice à documenter les injustices sociales en Colombie, et à faire entendre les voix des populations rurales, indigènes et afro-descendantes de son pays. De son premier film Chircales (1972), qui suivait pendant cinq ans le quotidien d’une famille de briquetiers dans la banlieue de Bogota, jusqu’à Soraya (2006) qui suit les déplacé·es du Choco dans des camps de réfugié·es, en passant par Amour, femmes et fleurs (1988) qui documentait les conditions de travail et l’usage des pesticides dans l’industrie de la floriculture, Marta Rodriguez, accompagnée de son mari et coréalisateur Jorge Silva, a révolutionné la notion du temps dans le documentaire anthropologique. À l’occasion de la rétrospective qui lui est consacrée à Paris, nous avons rencontré Gabriela Torres, collaboratrice de Marta Rodriguez, qui nous a parlé de l'œuvre et de l’héritage de cette cinéaste pionnière.
Sorociné : Comment décririez-vous en quelques mots l'œuvre de Marta Rodriguez pour celles et ceux qui s'apprêtent à la découvrir lors de cette rétrospective ?
Gabriela Torres : L'œuvre de Marta Rodriguez est engagée, transgressive et poétique. Elle est une pionnière du cinéma documentaire latino-américain, documentant les luttes ouvrières, paysannes et indigènes depuis une soixantaine d'années. C'est un peu un monument, une des dernières représentantes vivantes du nouveau cinéma latino-américain qui regroupait des cinéastes issues de plusieurs régions. C’est simple, je ne connais pas un·e documentariste colombien·ne qui n'ait pas été inspiré·e de trop loin par l'œuvre de Marta Rodriguez et de Jorge Silva.
Quelle est la première image que vous retenez, vous, de sa filmographie et pourquoi ?
Des images, il y en a beaucoup ! Pour rester fidèle à votre question, la première image serait peut-être celle de la petite fille de Chircales (1972), dont la robe blanche ondule entre la poussière et les briques, et plus globalement celle des enfants qui travaillent. C’est un point de rupture dans le film, avec une musique disruptive. On a le sentiment d’être dans une sorte de rêve éveillé. On est en suspens et on voit cette petite fille se promener avec sa robe blanche. En parlant avec Marta, j'ai appris que c'était un hommage à L’Atalante de Jean Vigo (1934). Ce moment l'avait émue au cinéma, il fait partie de sa mémoire poétique et elle a voulu l’intégrer dans son film. Chircales parle du fait d'entrer dans l'intimité de cette famille et de les humaniser à nouveau par la poésie et la beauté. C’est une manière de leur rendre aussi leur dignité. Je pense qu’il y avait vraiment cette envie de sortir de ces images précaires et violentes pour revenir à la poésie, à quelque chose de plus onirique.
De quelle manière Marta Rodriguez a-t-elle été une pionnière dans le cinéma d’Amérique latine, au sein d’une nouvelle vague assez masculine ?
Marta a très vite voulu s'émanciper de ce qu'on attendait des femmes de l'époque. Elle s'est rapidement éloignée de l’école de bonnes sœurs où elle avait été envoyée, fuyant les attentes maternelles et maritales qui y étaient associées, alors qu’il était attendu qu’elle épouse un bon parti en Suisse et vive une vie rangée quelque part en Europe. Même si elle en a souffert, elle a tout de suite choisi une autre voie. Elle a pris un train et s'est installée à Paris, où elle a étudié le cinéma auprès de Jean Rouch. Marta a persévéré, même si sa famille l'a traitée de folle. Sa mère a même voulu l'interner et lui couper les vivres. Mais elle a continué à faire du cinéma. Après, il faut souligner que c’est une réalisatrice qui a été beaucoup entourée d'hommes. Elle a su s'entourer de camarades qui l'ont admirée, qui lui ont fait confiance et qui ont voulu la suivre dans ses projets cinématographiques. Marta a eu deux grands mentors : Camilo Torres en Colombie et Jean Rouch en France. Elle a aussi toujours travaillé en binôme avec des hommes : Jorge Silva, Juan José Grano, son fils Lucas Silva et Fernando Restrepo récemment. Je pense qu'elle n'était pas la seule femme, mais il y en avait très peu et elles n’ont pas eu l'occasion de travailler ensemble. Marta me parle souvent de son amitié avec une autre grande pionnière colombienne du cinéma colombien qui s'appelle Gabriela Samper, qu’elle a côtoyée au début de sa carrière, mais qui est décédée assez tôt (NDLR : en 1974), et pour qui elle a toujours eu une pensée. Mais les femmes sont omniprésentes dans son cinéma.
Chircales © Fundación Cine Documental
En effet, une place importante est laissée aux témoignages des femmes, notamment de leur rapport à la maternité. Je pense à Chircales une fois encore, où il y a une séquence bouleversante, quand la mère de famille apprend qu’elle est encore enceinte, après onze enfants, et que sa fille raconte les violences conjugales qu’elle subit au quotidien. On est aussi marqué par sa représentation de femmes au travail, de la violence sociale auxquelles elles font face globalement. En quoi était-ce nouveau de porter cette parole à l’écran ?
À mon avis, elle a peut-être voulu, par le cinéma, restituer et rattraper l'absence des femmes dans les discours, les histoires, mais aussi dans l'espace public et au travail. À travers son cinéma, elle a peut-être voulu les rendre plus présentes en la documentant. Il était important pour elle de préserver et restituer la parole et les vécus féminins de cette époque-là.
En quoi son cinéma était-il d’avant-garde ?
Son film Amour, femmes et fleurs (1988) est avant-gardiste dans sa manière de parler de féminisme et d'écologie. Elle montre les conséquences de l'utilisation des pesticides dans l’agriculture alors que, à ce moment-là, ceux-ci étaient déjà interdits en Europe et aux États-Unis mais continuaient d’être utilisés en Amérique latine, notamment en Colombie. Elle a tout de suite voulu, par ce projet, gratter cette carte postale que le pays voulait vendre, en tout cas cette image de progrès et de modernité. Elle voulait, avec son mari et coréalisateur Jorge Silva, voir ce qu'il se passait réellement derrière la vitrine. Amour, femmes et fleurs aborde toutes les problématiques environnementales et sociales qui constituent l'horticulture des années 1980.
Vous le citiez, rappelons que Marta Rodriguez a réalisé tous ses premiers films avec Jorge Silva, jusqu’à la mort de ce dernier en 1987. Quelle était leur méthode ?
Marta passait beaucoup de temps avec ceux qu'elle filmait, ce sont des tournages qui pouvaient durer cinq ans. Avant de sortir la caméra, il y avait une étape d'observation très importante, issue de son enseignement avec Jean Rouch. Elle se retrouvait complètement en immersion dans l'environnement qu'elle comptait filmer. Ensuite, avec Jorge plus spécifiquement, ils avaient une méthodologie qui leur était propre : Silva s'occupait de l'image et Martha du son et des entretiens. Ils avaient une sorte de langage un peu tacite. Par exemple, il lui demandait de poser la main sur son épaule et de guider son regard, et donc de diriger la caméra à travers ce geste. Après, le montage se faisait aussi à deux. Pour eux, c'était aussi très important que les personnes qu'ils avaient filmées puissent voir l'avancée du film et participent d’une certaine manière au montage, dans l’idée de proposer une représentation la plus fidèle possible de la réalité.
Certains films ont-ils pu faire bouger les choses en Colombie ?
En général, pour Marta, tous ses films avaient pour but d'avoir de l'impact, à plus ou moins grande échelle. Elle voulait soit provoquer un changement dans la vie des personnes qu'elle filmait, soit un changement social à un niveau plus large, avec un aménagement des lois. Elle a été très influencée par Camilo Torres, prêtre, sociologue et figure révolutionnaire colombienne. Ils partageaient l'idée que ni la religion ni la sociologie n'avaient de sens si elles n'engendraient pas d'impact positif sur tous sur les sujets. Au lieu de prendre les armes ou de faire de la politique, elle a utilisé le cinéma comme un outil de transformation sociale. Elle en parle d’ailleurs très bien dans son film Camilo Torres, l’amour efficace (2022). Ces films ne doivent pas s'arrêter au tournage ni à la salle. Il faut qu'il y ait un échange entre elle qui filme et la personne qui se laisse filmer. Par exemple, Chircales a permis en Colombie d'ouvrir le débat sur le travail des enfants et a permis des avancées dans la protection de l'enfance. Après, Amour, femmes et fleurs est son film qui a eu le plus d'impact. Il a permis de mettre en place des ateliers de sensibilisation aux pesticides, de conscientiser les travailleuses, d'obliger les entreprises à fournir de vrais uniformes, de vrais moyens de protection adaptés. Ce film montre aussi l'émergence des organisations syndicales. Aujourd’hui, ce film est encore pris en exemple par des organisations. Il est un objet de mémoire, pour se souvenir de l’importance de continuer à travailler pour les droits humains et sociaux.
Quel film recommanderiez-vous pour aborder la découverte de son travail ?
Si on est intéressé par des formes hybrides, des montages expérimentaux, Nuestra voz de tierra, memoria y futuro (1981) en est un parfait exemple. Sinon, Chircales reste son grand classique. C'est son premier film et on en parle encore aujourd'hui, donc c'est qu'il y a une raison. Et puis je citerai à nouveau Amour, femmes et fleurs, qui joue sur le piège de la beauté et qui nous questionne sur notre propre manière de consommer et son impact sur la vie d’autres individus.
Propos recueillis par Alicia Arpaïa