RENCONTRE AVEC GABRIEL MASCARO - « Pourquoi ne pas imaginer des personnes âgées confrontées à la redécouverte de soi et à de nouvelles amitiés ? »
© Guillermo Garz
Dans un Brésil dystopique, où les personnes âgées sont forcées de rejoindre des colonies isolées, Tereza se rebelle et échappe à la vigilance étatique. Un périple en bateau sur l’Amazone mystique et secrète, en compagnie de partenaires aussi charmants qu’excentriques, c’est le programme du magnifique Les Voyages de Tereza, ode aux rides et à l’amitié. Rencontre avec son réalisateur brésilien de passage à Paris.
Tereza est un personnage unique qu’on a peu l’habitude de voir au cinéma, elle est âgée mais très indépendante et forte. D’où vient-elle ? Comment l’avez-vous imaginée ?
L'idée du film m'est venue lorsque ma grand-mère a commencé à peindre tard, à 80 ans, après le décès de mon grand-père. À 90 ans, elle a commencé à utiliser WhatsApp et à trouver de nouvelles façons de vivre sa vie. C’est ce qui m’a donné envie de réfléchir à la manière dont les films traitent leurs personnages âgés. En général, ce sont des films qui parlent du thème de la mort, comme Amour de Michael Haneke. Ou alors ce sont des films empreints de nostalgie, avec des personnes âgées qui se tournent vers le passé. Or, je voulais faire un film sur le présent. Pourquoi ne pas imaginer des personnes âgées confrontées à la redécouverte de soi et à de nouvelles amitiés ?
J'ai aussi enquêté sur la manière dont certains genres de cinéma n’acceptent pas que les personnes âgées soient des protagonistes à part entière. Pourquoi certains genres seraient-ils réservés aux jeunes ? Les jeunes font des conneries, se font de nouveaux amis, font toutes sortes d'expériences, alors pourquoi ne pas l’accepter pour les personnes âgées ? Dans des genres comme le coming of age ou la dystopie, c'est comme si les personnes âgées n'avaient pas le droit de se rebeller. C'est pourquoi j’ai voulu jouer avec les genres de manière ludique. Le film commence comme une dystopie, puis s'aventure dans le road movie, pour finir comme un récit d'apprentissage…
Il y a peu de représentations de femmes âgées dans le cinéma, et elles sont souvent stéréotypées. Avez-vous trouvé des films avec des représentations sincères de femmes âgées, qui ont pu vous servir de références ?
Il y a La Ballade de Narayama de Shōhei Imamura, Amour de Haneke, Voyage à Tokyo d’Ozu, un excellent film sur un couple de personnes âgées qui évolue dans un Japon très contemporain. Ils sont comme figés dans le passé et observent la modernité, la rapidité de la société et leur propre lenteur.
Mais j’étais davantage connecté à des films comme Thelma & Louise de Ridley Scott et Before Sunrise de Richard Linklater, notamment dans la manière dont les personnages se rencontrent et de nouveaux liens se créent. Ce sont des films très inspirants, mais ce sont des récits sur des jeunes gens. J'ai passé beaucoup de temps à réfléchir à la manière dont je voulais exprimer mon cinéma, libre, sans références. C'était difficile, mais c'est justement ce qui rend le film unique, en me servant des genres cinématographiques destinés aux jeunes.
Votre film n’est pas un road trip habituel, c’est plutôt un “river-trip”. Qu’est-ce que l’Amazone vous a apporté en termes de mise en scène ?
L’Amazone et ses sinuosités offrent de nombreuses possibilités, ils permettent de se cacher de la société, mais aussi de se perdre et de se retrouver d'une manière nouvelle, au gré des détours. Le courant du fleuve permet de créer la surprise. De plus, la représentation de la forêt amazonienne est souvent associée à la nécessité de la sauver ou à la déforestation. J'ai voulu faire un film qui ne traite pas de cela, mais qui montre à quel point le capitalisme est profondément enraciné dans ce type d'environnement. C'est pourquoi le film commence avec cette usine de transformation de viande d’alligator, dont on se demande si elle existe vraiment. Les éléments dystopiques ne sont pas là pour faire joli, il n’y pas de voitures volantes, la dystopie réside plutôt dans les comportements sociaux et culturels normalisés dans cette société quasiment réaliste. Il ne s'agit ni du futur, ni du passé, ni du présent, mais d'une réalité suspendue. J’ai voulu mettre en scène le “et si” : et si une société normalisait l'arrestation de personnes âgées dans des fourgons blindés, qu’est-ce qui arriverait ?
© Guillermo Garz
Les animaux sont présents dans votre film, à travers l’usine de viande d’alligators, les escargots à la bave hallucinogène ou les poissons combattants… Que viennent-ils apporter au récit ?
Le premier moment marquant, ce sont les alligators dans la chaîne de production de l’usine. Ces animaux, confinés à grande échelle, sont un peu comme les personnes âgées. Tereza commence par être enfermée par la société, puis elle tente de s’enfuir. Lors de sa fuite, elle découvre un escargot à la bave bleue, qui évoque l'idée d'enchantement et d'utopie. Pour moi, le cinéma dystopique invoque forcément l’idée d’utopie. Cet escargot à la bave bleu symbolise une nouvelle façon d'observer et d'envisager l'avenir. Les animaux me permettent d’aborder les émotions que traverse Tereza tout au long du film.
Comment vivent les personnes âgées au Brésil ?
Toujours en famille. En particulier les plus démunis, qui n'ont pas accès aux aides gouvernementales pour être placés en foyer. Seuls les plus aisés peuvent se permettre ce genre de service. Dans mon scénario, pendant longtemps, Tereza vivait dans la maison familiale. Mais je me suis rendu compte que personne, en lisant le scénario, ne ressentait d'empathie pour son voyage, car elle laissait sa famille et son neveu derrière elle. J’ai donc réécrit le scénario pour la faire vivre seule, et c’est à partir de ce moment-là que les lecteurs ont accepté son départ. La société attend généralement des personnes âgées qu'elles soient proches de leurs familles, qu’elles ne vivent pas ce genre d’expériences.
L’actrice principale, Denise Weinberg, est extraordinaire. Comment l’avez-vous trouvée ?
C’est une actrice qui vient du théâtre, elle n'est pas issue de la télévision. Quand j’ai commencé le casting, j'ai rencontré de nombreuses difficultés, parce que beaucoup d’actrices brésiliennes célèbres, notamment celles des années 1980, ont eu recours à la chirurgie esthétique pour paraître plus jeunes. Le personnage vient d’Amazonie donc ne pouvait pas avoir un visage où l’on percevait les traces de la chirurgie esthétique. Ca a été difficile de trouver une actrice talentueuse et à l’aise avec ses rides. Quand j’ai proposé à Denise Weinberg de jouer dans le film, elle m’a répondu “Je suis tellement heureuse de pouvoir enfin utiliser mes outils !” en parlant de ses rides. Pour moi, les rides sont un outil pour créer de l’émotion.
Propos recueillis par Esther Brejon
Remerciements à Chloé Lorenzi
Les Voyages de Tereza
Réalisé par Gabriel Mascaro
Avec Denise Weinberg, Rodrigo Santoro, Miriam Socarrás
Tereza a vécu toute sa vie dans une petite ville industrielle d’Amazonie. Le jour venu, elle reçoit l'ordre officiel du gouvernement de s’installer dans une colonie isolée pour personnes âgées, où elles sont amenées à « profiter » de leurs dernières années. Tereza refuse ce destin imposé et décide de partir seule à l'aventure, découvrir son pays et accomplir son rêve secret…
En salles depuis le 11 février 2026.