RENCONTRE AVEC ALAUDA RUÍZ DE AZÚA - « L’intimité d’une famille permet de poser des questions sociales de manière plus inconfortable »

© David Herranz

Dans son film Les Dimanches, la réalisatrice basque raconte l’histoire d’une famille déboussolée lorsqu’une jeune fille de 17 ans annonce à son père et sa tante qu’elle veut entrer au couvent. La confirmation d’un grand talent, après l’impressionnante série Querer, sortie l’année dernière.

Les Dimanches, comme la série Querer que vous aviez réalisée avant, dissèque le fonctionnement d’une famille confrontée à un séisme, respectivement la décision d’une adolescente d’entrer dans les ordres et la plainte pour violences conjugales et viol d’une mère de famille. Qu’est-ce qui vous passionne dans les liens familiaux ?

Je crois que c’est dans l’intimité de la famille qu’on se montre tel que l’on est. Parce qu’il y a certaines dynamiques particulières. Dans la famille, on n’est pas sur une projection de soi, une représentation de soi vers l’extérieur, mais sur tout ce qui touche aux peurs, à sa propre construction, aux affects. Sur des questions complexes comme l’agression sexuelle que j’avais traitée dans Querer ou là, avec Les Dimanches, la vocation religieuse, le fait que cela se produise dans le cercle familial n’a pas du tout les mêmes effets que si c’était à l’extérieur. L’intimité permet de poser des questions sociales de manière plus inconfortable.

Vous aviez la volonté de faire un film inconfortable ?

À certains moments, oui. Il y a quelque chose à la fois d’inconfortable et d’inquiétant dans le fait qu’une famille qui semble unie et se retrouve tous les dimanches se révèle en réalité dysfonctionnelle. Objectivement, rien ne fonctionne vraiment au niveau des affects, personne ne s’écoute et cette famille se retrouve dans l’incapacité d’aider la jeune Ainara.

Comment avez-vous écrit la relation, qui se trouve au coeur du film, entre cette adolescente et sa tante, Maite, au départ sa plus proche confidente avant de devenir une adversaire ?

Je me suis inspirée de faits réels. J’ai fait des recherches sur ces familles dans lesquelles une vocation religieuse avait été exprimée et j’ai découvert cette souffrance, ce soupçon d’endoctrinement aussi. Quand j’ai écrit le personnage de Maite, je l’ai fait en partant de cette posture-là, c’est-à-dire une attitude qui relève de l’amour et d’un désir de protection, mais qui vient se fracasser contre le mur de la religion, jusqu’à une absence totale de communication. Je ne voulais pas des personnages avec une moralité figée et établie. Je voulais que leur parcours émotionnel aille au bout et que cela révèle par exemple chez Maite son intransigeance qui confine à l’intolérance.

© Le Pacte

Est-ce que la réaction violente de Maite ne vient pas aussi du fait que sa relation avec sa nièce est la seule qui fonctionne bien et lui apporte réellement de l’amour ? Vous montrez parallèlement qu’il y a des tensions avec son frère, sa mère mais aussi son compagnon…

Toutes les lectures sur ce personnage m’intéressent car c’est cela qui ouvre le dialogue mais je n’ai pas construit les choses de manière aussi intellectuelle. Cette colère est quelque chose de beaucoup plus viscéral. Bien sûr, cette relation avec sa nièce paraît avoir une grande valeur, mais son désir de la protéger arrive aussi naturellement. Elle soupçonne une influence religieuse et elle est persuadée qu’on ne peut pas, à 17 ans, prendre une telle décision. Sa réaction est nourrie de ce qu’elle-même a pu expérimenter par rapport à la religion.

Le film comporte une scène clef, dans une église, lorsqu’Ainara semble avoir une révélation, sous les yeux d’une Maite déboussolée. Comment avez-vous travaillé sur cette séquence ?

Cela a été l’une des scènes les plus compliquées à mettre en place. Comment montrer un appel de Dieu quand on est, comme moi, athée ? Je n’allais pas introduire une divinité. Tout cela ne pouvait se passer que du point de vue purement humain. Ce qui m’a été dit par les jeunes femmes avec lesquelles j’ai pu m’entretenir, c’est qu’à un moment, elles entendaient véritablement une voix qui leur disaient ce que Dieu attendait d’elles. Cette voix leur procurait énormément de paix et de joie. Ce que je voulais montrer, c’est d’abord l’anxiété d’Ainara, puis la révélation. J’ai senti que la comédienne devait avoir quelque chose pour la soutenir dans le jeu, donc je lui ai donné une oreillette pour pouvoir lui parler d’une voix très douce. Pour le point de vue de Maite, cela a été beaucoup plus simple. Patricia López Arnaiz devait jouer le sentiment d’éloignement, de perte. C’est une actrice très expérimentée avec laquelle je voulais tourner depuis longtemps.

Comment avez-vous choisi vos actrices ? 

Pour Maite, je cherchais quelqu’un avec une énergie, une force, pour que le spectateur croie immédiatement que si quelqu’un peut infléchir la décision d’Ainara, c’est elle. Pour le rôle d’Ainara, on a auditionné plus de 600 jeunes filles dans des écoles de Bilbao et des alentours. C’est le premier rôle de Blanca Soroa donc le travail a bien sûr été très différent. Il s’agissait de lui enseigner les bases d’un métier alors qu’avec Patricia, nous étions plus sur une exploration commune du personnage.

Vous ne filmez pas du tout le Pays basque comme une carte postale, qu’est-ce qui vous inspire dans ce territoire qui est le vôtre et servait déjà de décor à Querer ?

C’est vrai que jusqu’ici, c’est le territoire le plus naturel et le plus simple à explorer pour moi. C’est là que j’ai mes références culturelles et familiales. Pour ce film-là par exemple, je connaissais bien les habitudes des dimanches de certaines familles, leurs rituels, ce qu’elles mangent… Mais je pense aussi que la culture y est particulière. C’est une société qui contient plus qu’elle n’exprime. Beaucoup repose sur ce qu’on ne dit pas. Pour mon prochain film, il est très probable que j’explore autre chose. J’ai envie de voir comment je vais regarder l’inconnu.

Propos recueillis par Margaux Baralon

Les dimanches

Réalisé par Alauda Ruíz de Azúa

Avec Blanca Soroa, Patricia López Arniz

Ainara, 17 ans, élève dans un lycée catholique, s'apprête à passer son bac et à choisir son futur parcours universitaire. A la surprise générale, cette brillante jeune fille annonce à sa famille qu'elle souhaite participer à une période d’intégration dans un couvent afin d'embrasser la vie de religieuse. La nouvelle prend tout le monde au dépourvu. Si le père semble se laisser convaincre par les aspirations de sa fille, pour Maite, la tante d’Ainara, cette vocation inattendue est la manifestation d'un mal plus profond…

En salles le 11 février 2026.

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