MĀRAMA – Taratoa Stappard
Copyright Grindhouse Paradise Pictures
Les damné·es de la Terre
Sous son aspect de conte horrifico-gothique inquiétant, Mārama manie adroitement des notions féministes et anticoloniales. Le film interroge les mécanismes de l’appropriation culturelle en se focalisant sur une part historique méconnue de l’histoire du peuple māori et sa colonisation sanguinaire par l’Empire britannique.
C’est par le biais d’un échange épistolaire que commence le voyage initiatique de Mary Stevens (Mārama de son nom māori) , jeune femme māorie, en quête des siens, fraîchement débarquée sur les côtes de l’Empire britannique au milieu du XIXe siècle. Surprenant et ambitieux premier long-métrage du réalisateur néo-zélandais Taratoa Stappard, Mārama combine conte gothique, réflexion sur la colonisation des peuples māoris par l’Empire britannique et récit d’émancipation féminine. Un programme plutôt chargé que le cinéaste déroule avec beaucoup d’aplomb et d’envies formelles, malgré quelques effets de manches dont une composition musicale trop appuyée. Habile, il joue avec les codes du film de genre en costumes et prend les colons à revers, en décalant la géographie de son récit. En refusant de jouer une reconstitution surannée ou exotique d’un territoire sous le joug colonial, il fait de la lande désolée du Yorkshire un décor presque factice. Toute la grammaire balisée horrifico-gothique est mobilisée dans un cadre de manoir inquiétant, où rôdent, le long des couloirs sombres, à la lueur d’une bougie, les esprits tourmenté·es. La direction de la photographie grisâtre et les choix de cadres anxiogènes parachèvent le tout.
Ainsi, Mary (hypnotique Ariāna Osborne) se découvre, au milieu de cette « terra incognita », une sœur jumelle mystérieusement décédée, une nièce métisse, mais surtout une belle-famille de propriétaires terriens. En tête de proue, le patriarche Sir Cole, ancien baleinier, qui cache sous sa noblesse récemment achetée un passé de mercenaire ayant fait fortune grâce au commerce colonial maritime et ses nombreux pillages. La présence d’une femme de chambre noire, elle aussi prisonnière et devenue compagne d’infortune de Mary, n’est pas anodine. À l’image de son héroïne, le cinéaste mobilise lui-même un passif familial matricarcal pour enquêter sur un pan de l’histoire pillé, volé, approprié et effacé par ses conquérant·es. Aussi, au milieu d’un jardin à l’anglaise, Mary est pétrifiée par l’existence d’une maison traditionnelle māori, rapportée planche par planche en Angleterre, ou encore par la présence de tatouages māoris sacrés sur le menton de Jack Fenton, acolyte et employé patibulaire de Sir Cole. Plus qu’un pillage systémique, c’est l’attitude de propriétaire, de collectionneur et d’appropriateur culturel meurtrier que le cinéaste questionne. Une problématique aussi glaçante qu’actuelle.
Copyright Grindhouse Paradise Pictures
Danse macabre
Stappard travaille tout un langage visuel autour de la réappropriation culturelle grâce à un récit généalogique. À l’aide de séquences divinatoires, il confronte Mary à un voyage intérieur qui la mettra sur la voie de ses ancêtres mais surtout d’elle-même. Une phrase prononcée par ses ancêtres féminines sera le mantra de notre héroïne en soif de connaissance : « Pour avancer vers notre avenir, nous devons comprendre notre passé. » (E ao ake ai te āpōpō me mārama ki ō tāinahi rā: ka mua ka muri.) Cette réappropriation de savoirs ancestraux et d'un héritage culturel, au-delà de déclencher une prise de conscience, active un appel impérieux à l’action. « Pour le colonisé, la vie ne peut surgir que du cadavre en décomposition du colon », écrivait le psychiatre et essayiste anticolonial Frantz Fanon dans son essai Les Damnés de la terre publié en 1961.
Cette rhétorique s’incarne par une vengeance cathartique chez Stappard. Lors d’une séquence impressionnante filmant un bal masqué grotesque, véritable point de bascule du film, Mārama, lasse des mensonges, des abus et des humiliations, interrompt la mise en scène obscène du récit des vainqueurs et entame un haka (danse chantée rituelle pratiquée par les Maoris lors de conflit, de manifestation, de protestation ou de cérémonie pour impressionner les adversaires) solennel qui marque la descente irrévocable vers la vengeance, un coup de harpon après l’autre. On le comprend bien, l’horreur ici n’est pas dans la vengeance de Mārama, mais bien dans les agissements violents d’une société coloniale patriarcale impunie. En réparant la mémoire des morts, Taratoa Stappard et son héroïne de fiction entament un processus de soin pour commencer à guérir les vivant·es et leurs descendant·es.
LISA DURAND
Mārama
Réalisé par Taratoa Stappard
Avec Ariāna Osborne, Toby Stephens, Umi Myers
Dans les landes désolées du Yorkshire du Nord en 1859 à l’époque de l’Angleterre Victorienne, Mary Stevens, une femme māorie en quête de vérité sur ses origines, rejoint le manoir Hawkser. Entre les couloirs lugubres, apparaissent alors d’ancestrales visions qui révèlent peu à peu un mystère terrifiant.
En salles le 22 avril 2026.