L’ODYSSÉE – Christopher Nolan
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Des ruines et des hommes
L’adaptation d’Homère proposée par le pape du blockbuster coche toutes les cases du grand spectacle nolanien, personnages féminins sacrifiés compris. Mais se révèle passionnante dans ce qu’elle raconte d’un monde gouverné par l’hubris des hommes.
Sur le papier, la recette du film le plus attendu de l’année est parfaite. D’un côté, une histoire qui berce les enfances et les arts depuis la nuit des temps – du moins en Europe, l’Amérique étant moins familière de la mythologie grecque. De l’autre, un cinéaste adulé, qui construit lui aussi, film après film, son propre mythe, entre exigence et démesure. L’Odyssée selon Christopher Nolan coche à première vue toutes les cases du blockbuster nolanien : celle du film gigantesque et technologiquement fou, tourné entièrement en IMAX, celle du réalisme à tout prix, avec des scènes de bateau véritablement sises dans l’océan, celle du casting XXL, enfin, avec des stars qui enfilent leurs costumes pour quelques minutes à l’écran seulement. Pourtant, il y avait dès le départ de quoi attendre plus qu’une mise en images purement épique du périple d’Ulysse. Rappelons-le pour les mémoires défaillantes, ce dernier est le héros rusé de la guerre de Troie, celui qui a l’idée du cheval creux permettant aux guerriers grecs de s’introduire dans la cité imprenable, et mettra ensuite dix ans à rentrer chez lui à Ithaque retrouver sa femme, Pénélope, et son fils, Télémaque, au terme d’interminables péripéties. Parce qu’il est un héros pas comme les autres, plus intelligent que véritablement fort, plus ambigu, plus résilient, donc plus moderne, et paradoxalement pourtant bien moins présent à l’écran, Ulysse est un personnage fascinant sur lequel projeter une vision de cinéaste.
La première bonne idée de Christopher Nolan est de reprendre à son compte la tradition du récit oral. Son Odyssée s’ouvre sur une chanson épique déclamée au dîner à Ithaque, puis vogue d’aventure en aventure, non pas chronologiquement mais au gré des histoires que l’on raconte ou dont on se souvient péniblement, pour finir avec l’assaut de Troie. Si les récits non linéaires n’ont pas toujours réussi au réalisateur – souvenons-nous du boursouflé Tenet – ces distorsions-là, pleinement justifiées, ne nuisent jamais à la limpidité d’une histoire tentaculaire, aux personnages secondaires omniprésents.
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Mettre les hommes face à leur violence
Car L’Odyssée n’est pas l’affaire d’un seul homme. Autour de lui, de nombreuses femmes, qui connaissent devant la caméra de Christopher Nolan des destins divers. Certaines, comme tant de personnages féminins dans son cinéma, existent à peine. Zendaya en Athéna n’a rien à jouer, pas plus que Lupita Nyong’o en Hélène (et Clytemnestre, car le film transforme les demi-sœurs en jumelles, ce qui n’a strictement aucun sens, Hélène étant supposément la femme la plus belle du monde, beauté à l’origine de tous ses malheurs). La plus mal lotie reste indéniablement Charlize Theron, nymphe Calypso qui se contente de marcher sur la plage au ralenti vêtue de haillons et de filets de pêche, comme tout droit sortie de Waterworld.
Plus heureuses sont les interprétations que Christopher Nolan propose de Pénélope et Circé, sorcière qui change les compagnons d’Ulysse en porcs. Le cinéaste a le bon goût de ne pas faire de la première (Anne Hathaway, très convaincante) une presque veuve éplorée, dont l’amour inconditionnel nourrirait la patience. Cette Pénélope-là est acculée et en colère, après avoir « assez vécu dans les ruines » d’un époux très encombrant malgré son absence. Quant à Circé (Samantha Morton, parfaite), elle apparaît comme un concentré de ce que L’Odyssée a de meilleur à offrir. D’abord parce que sa séquence est l’une des rares à se distinguer par des choix esthétiques originaux dans un film qui, sinon, en manque cruellement (tous les intérieurs, de Pylos à Ithaque en passant par le palais de Sparte, sont baignés de la même lumière jaunâtre, et bien des choix de costume laissent perplexe). Ensuite parce que, loin de la sorcière tentatrice, le personnage devient chez Christopher Nolan une figure vengeresse, prompte à mettre les hommes face à leur violence.
Tout le parti pris de cette Odyssée est résumé par la leçon de Circé à Ulysse : « Un commandant prend la sauvagerie [de ses troupes] pour de la discipline. »Voilà ce que Christopher Nolan choisit de raconter du poème d’Homère, vidé de ses mythes (les dieux et déesses n’apparaissent pas ou sont, comme Athéna, des visions triviales) et de ses élans belliqueux : l’atrocité d’une guerre qui a duré dix ans et n’a laissé derrière elle qu’un monde en ruine. Le cheval de Troie (autre séquence visuellement très inventive) n’est plus un stratagème génial mais un cloaque immonde dans lequel des soldats ont survécu sur les cadavres de leurs pairs, dans la vase et la merde. La bataille de Troie, attendue tout le film, n’est pas une victoire mais un massacre. Ulysse n’est pas un héros mais un survivant, retardé mille fois parce qu’il n’a en tête qu’une idée : ne pas perdre un seul homme de plus. Bientôt, il en aura une autre, qui rejoint la première : honorer les morts qui n’ont pas eu de tombeau. Alors que le péplum, surtout américain, a toujours été un genre très politique, L’Odyssée raconte un monde gangrené par le bellicisme de ses dirigeants, persuadés que leur ego ou une route commerciale méritent d’empiler des morts et de traumatiser les vivants. À l’instar de Pénélope, le film esquisse, sinon la possibilité, du moins la légitimité d’une rébellion de celles et ceux qui ont « assez vécu dans les ruines ».
MARGAUX BARALON
L’Odyssée
Réalisé par Christopher Nolan
Avec Matt Damon, Anne Hathaway, Tom Holland, Samantha Morton
U.S.A. 2026
L’Odyssée est une épopée mythique tournée à travers le monde qui suit le retour d'Ulysse vers Ithaque.
En salles le 15 juillet 2026.