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Sœurs d’armes
Doublement primé au Festival d’Angoulême, le premier film d’Hanaël El Yousfi brille par sa justesse d’écriture en chroniquant l’amitié de deux jeunes femmes en quête de liberté. Une ode à la sororité, sur fond d’a priori enfouis entre communautés juive et musulmane, et notre coup de cœur du Festival de Sarlat 2026.
Dans une France qui tend à la polarisation, et où le racisme et l’antisémitisme dissimulent à peine leur visage, voici qu’un film miraculeux arrive dans nos salles. Avec Les Filles d’Abraham, du nom du prophète commun à toutes les grandes religions monothéistes, Hanaël El Yousfi pose son regard sur une amitié lumineuse entre Myriam, étudiante en philosophie issue d’une famille marocaine musulmane, et Eva, artiste en devenir, venant d’une famille juive tunisienne aisée. À la faveur d’un mariage, leur amitié renaît deux ans après une rupture qu’on imagine douloureuse entre Myriam et l’un des frères d’Eva, l’occasion pour la cinéaste de rendre hommage aux richesses du multiculturalisme. Classes sociales, religions, aspirations : les familles des deux jeunes femmes sont chroniquées dans une forme de parallélisme, sans jamais tomber dans les écueils auxquels aurait pu être confronté ce genre de sujet, ni édulcorer pour autant les fractures enfouies, qui reviennent au détour d’une phrase, tel un contexte social qui reste présent en creux, autant chez les parents immigrés que chez les enfants de la deuxième génération. Notons par exemple l’opposition sur la question sensible de l’intégration entre les deux frères de Myriam, avec un aîné qui représente plutôt une ouverture et un cadet qui se referme, et dont on vous laisse découvrir les réactions inverses face à la découverte de la liberté sexuelle de leur sœur. L’amitié entre Myriam et Eva s’impose comme le lien qui vient faire le pont entre ces deux cellules, qui se ressemblent plus qu’elles ne le pensent. Car c’est d’abord ce qui les rassemble qui saute aux yeux : le sens de la famille, le sens de la fête (formidable séquence de mariage au début du film) et le sens de l’accueil.
Au-delà de cette ligne, le film marque par sa subtilité d’écriture et la richesse des thématiques abordées (féminisme, sexualité, famille, déracinement, héritage culturel, rapport de classe…) sans jamais faire ressentir le moindre effet catalogue. La réalisatrice articule ces différents axes de réflexion dans un récit limpide centré autour des relations, parfois complexes, entre femmes – amies, sœurs, mères, filles… – qui trouvent son paroxysme dans une soirée d’anniversaire. Celle-ci dérive en soirée confessions intimes entre cinq jeunes femmes où les frontières s’abolissent progressivement (scène dont la matrice se trouvait dans le court-métrage Mazel Brouk en 2021, avec un casting quasi identique). Car nous sommes aussi face à un film qui porte haut la question du droit à la liberté des femmes, où les attentes familiales continuent de les entraver malgré l’apparence d’autonomie de ces jeunes femmes.
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Myriam, qui demeure le personnage central du long-métrage (intense Mélissa Guers, que l’on a plaisir à retrouver en haut de l’affiche après sa révélation dans La Fille au bracelet de Stéphane Demoustier en 2020), annonce la couleur dès le début du film en plein cours de philo : « La liberté a un coût ». Bimbo assumée, bien dans ses débardeurs léopard, le jeune femme, brillante étudiante, porte l’étiquette de la cagole comme un étendard. Un personnage qui s’inscrit dans la tendance du retour sur le devant de la scène de cette figure qui, il n’y a pas si longtemps encore, était victime des pires stéréotypes, avant de devenir progressivement un modèle d’émancipation à l’écran (Diamant brut, L’Épreuve du feu, Shana, Les Filles désir…). Myriam assume tous ses désirs, n’hésitant pas une seconde à user de ses charmes pour séduire, tout en imposant ses limites, dans la scène inaugurale de boîte de nuit à Marrakech. Et quand la honte la frappe face à la publication d’une vidéo intime prise ce jour-là avec un homme en couple et de confession juive, la jeune femme garde la tête haute face à la violence, physique et morale, de ses proches. Une scène frappe particulièrement, quand Myriam confronte celle qui (car oui, c’est une femme) a utilisé les rouages du revenge porn à son égard, reconnaissant leur différend avec respect. Malgré la dureté des conséquences de la prise de liberté de Myriam, Les Filles D’Abraham avance ainsi sans cesse vers la lumière grâce à son amitié avec Eva (Ava Baya, autre révélation du film), qui se concrétise physiquement dans une danse à corps perdu loin du soleil méditerranéen, en écho avec l’ouverture aussi joyeuse que destructrice à Marrakech. Ce ne sont plus les courbes mais l’âme de Myriam et de son amie que l’œil d’Hanaël El Yousfi capte dans sa caméra. Les corps de nos héroïnes exultent, et nous avec.
ALICIA ARPAÏA
Les Filles d’Abraham
Réalisé par Hanaël El Yousfi
France, 2026
Après plusieurs années de rupture, Myriam, jeune femme de culture musulmane qui grandit à Marseille, renoue durant les vacances d’été avec Eva, issue d’une famille juive. Ensemble, elles vivent leur jeunesse hors des cadres imposés. Mais cet été d’insouciance se fissure lorsqu’un drame bouleverse l’équilibre de leur cercle social et familial, et bientôt, leurs propres destins.
En salles le 30 décembre 2026