RENCONTRE AVEC SYLVIE MEYER ET MURIEL SALMONA – « #MeToo a libéré la parole, mais nous ne savons toujours pas quoi faire de cette parole »

© Tessalit Productions

Dans Le Monde à l’endroit, Sylvie Meyer met en lumière le travail de Muriel Salmona, psychiatre spécialiste des traumas liés aux violences sexistes et sexuelles subies durant l’enfance. Via un dispositif hybride, mêlant documentaire et reconstitution avec des actrices (Sandrine Bonnaire, Isild Le Besco, Marianne Denicourt), elle nous ouvre la porte de ce cabinet et dévoile de nouvelles réflexions sur le traitement des traumatismes.

Comment avez-vous rencontré Muriel Salmona ? Comment avez-vous décidé de faire un documentaire consacré à son travail ?

Sylvie Meyer : Quand on s’intéresse aux problématiques liées aux violences sexuelles, surtout celles qui arrivent pendant l’enfance, on finit par tomber sur le nom de Muriel Salmona. Elle est internationalement connue. En ce qui me concerne, j’ai croisé sa route lors de mon précédent film, Enfance volée : chronique d’un déni (2019). Avec ma cheffe opératrice Caroline Champetier, nous avons décidé de continuer à la filmer sans vraiment savoir où cela allait nous mener. Puis, un jour, alors que Muriel faisait une formation avec des policiers, l’un d’eux a parlé d’un guide qu’il avait trouvé sur le darkweb, conçu pour les pédocriminels, par des pédocriminels, pour donner des conseils pour prédater des enfants.Le guide expliquait que la violence devait être la plus soudaine possible afin que le cerveau de l’enfant disjoncte et que cela entraîne une amnésie traumatique. A l’époque, ce phénomène était peu connu du grand public, mais ces criminelssavait très bien ce que c’était et comment s’en servir pour ne jamais être condamné. A ce moment-là, je me suis dit qu’il fallait que je fasse un film pour parler des divers troubles liés au trauma, afin de créer un « contre guide ».

Ce travail a duré cinq ans. Comment filmer le trauma ? Comment filmer la thérapie ? Soit je reprenais le principe de la série En thérapie, en écrivant un scénario à partir des enregistrements de séance que j’avais faites avec Muriel Salmona, soit je m’inspirais d’Urgence de Raymond Depardon en fonçant avec ma caméra. Dans les deux cas, cela me paraissait compliqué.

Dans le film, vous racontez les histoires des patients. Pour certains, vous les faites aussi jouer des séances que vous avez enregistrées.Comment ce dispositif hybride est-il né et comment obtenir la confiance des patients pour le mettre en œuvre ?

S. M. : Muriel Salmona n’intervenait pas auprès des patients. C’était à moi de leur demander s’ils étaient d’accord. L’un d’entre eux, Franck Demules, est l’un de mes amis. Il a accepté dès le départ que nous filmions toutes ses séances avec Muriel. Puis j’ai rencontré Mélissa Plaza.Quand j’ai obtenu l’avance sur recettes pour faire le film, bien des années plus tard, Mélissa et Franck avaient déjà fini leur thérapie. J’ai donc eu l’idée de leur faire rejouer leurs séances, en écrivant un script à partir de nos enregistrements.

Le premier cas que je présente est un cas d’agression sexuelle virtuelle. Cela m’intéressait beaucoup car on en parle peu mais les conséquences sont tout aussi graves que pour une agression dans le monde réel. Dans ce cas-ci, la victime connaissait divers troubles, se scarifiait, comme pourrait le faire une victime de viol. Bien évidemment, comme la patiente était mineure, il était hors de question pour moi de la filmer. Nous avons donc convenu qu’elle serait incarnée par une actrice [Cyrille Mairesse, révélée dans le film Les Chatouilles d’Andréa Bescond, ndlr].

De l’autre côté, nous avons Muriel. Elle est si spontanée qu’il me paraissait complexe de lui faire rejouer ses séances avec un script écrit. J’ai donc opté pour des actrices : Sandrine Bonnaire, Isild Le Besco et Marianne Denicourt. Je trouvais que c’était beau, cela soulignait l’idée de la transmission, comme si son savoir était transmis au grand public par l’intermédiaire des actrices. Mais je voulais tout de même la montrer, alors j’ai filmé quelques séances avec une des ses patientes, que nous pouvons voir dans la dernière partie du film.

Comment fait-on pour diriger de véritables patients face à des comédiennes ?

S. M. : J’ai choisi ces trois actrices car elles sont d’une grande générosité. Ce sont trois femmes qui ont également subi des violences et qui s’en sont sorties. Sandrine Bonnaire est vraiment impressionnante car elle fait en sorte de ne pas trop jouer, de se mettre à un certain niveau de naturel pour que Mélissa, en face d’elle, ne paraisse pas fausse. Et Marianne Denicourt, qui joue face à Franck, a cet avantage de le connaître puisqu’ils ont tous les deux étudié avec Patrice Chéreau au théâtre des Amandiers.

© Tessalit Productions

Que signifie le concept de « colonisation par l’agresseur » évoqué dans le film ?

Muriel Salmona : La « colonisation par l’agresseur » est liée au fonctionnement de la mémoire traumatique. Celle-ci n’est pas située dans le conscient, elle est donc assez mélangée. Quand elle s’active – si quelque chose vient réveiller la mémoire traumatique, qu’il s’agisse d’une odeur ou d’une image, elle va laisser ressurgir un tas d’éléments. À l’intérieur, il y aura les éléments propres à la victime (peur, dégoût, impression de mort immédiate , etc) mais aussi, possiblement, ceux de l’agresseur (cruauté, violence, excitation, etc). Dès lors, la victime peut être très confuse, puisqu’elle n’arrive pas à mettre de frontières entre ce qui lui appartient et ce qui ne lui appartient pas. Cela peut expliquer un tas de comportements et de sentiments qui continuent à perturber la victime sur plusieurs années. 

Par exemple, une femme ayant été violée peut ressentir de l’excitation face à des scènes de viol au cinéma et s’en sentir coupable – sauf qu’en réalité ce sentiment ne lui appartient pas. De même, un enfant peut se persuader qu’il a des sentiments et qu’il ressent une forme de désir pour son bourreau – alors que cela n’est pas vrai. Tout cela amène à une peur et à des « phobies d’impulsion » puisque la victime s’identifie à l’agresseur et vit donc dans la crainte de reproduire ces agissements.La colonisation par l’agresseur peut mener à des tentatives de suicide puisque la victime a intériorisé la volonté de détruire de son bourreau, croit siennes ses paroles et finit par se dévaloriser totalement. C’est un véritable enfer. Sans compter que les troubles que cela génère empêchent la mémoire autobiographique d’intégrer l’évènement initial.

Il y a une phrase que j’ai trouvé très intéressante dans votre documentaire. « Les stéréotypes sur la sexualité féminine sont construits sur des symptômes traumatiques ». Pourriez-vous la commenter ?

M. S. : Oui les violences et les traumatismes colonisent complètement la sexualité. Et cela arrive à plusieurs niveaux. Il y a en effet celle qui va être catégorisée comme frigide, coincée, à cause de sa distance prise avec la sexualité au regard des éléments qu’elle a vécus. Dans un autre sens, nous avons celle que nous allons traiter de pute ou de nymphomane car on lui a fait comprendre qu’elle aimait cela, par la colonisation par l’agresseur par exemple…

S. M. : Un jour, Muriel m’a dit une chose très intéressante. Je lui ai demandé pourquoi j’étais mal à l’aise avec la sexualité avec mes partenaires, alors que j’étais plus à l’aise avec des inconnus. Elle m’a répondu que quand une personne se sent bien avec une autre, la mémoire traumatique se réveille plus facilement puisque nous nous sentons en confiance. Cela m’a beaucoup aidée car enfin, mes sentiments et mes appréhensions faisaient sens.

M. S. : Cela explique beaucoup de comportements. Quand une victime est avec son agresseur, elle est dissociée, anesthésiée. Si elle se retrouve avec une personne qui la met en confiance, la mémoire traumatique se réveille et l’anesthésie disparaît, ce qui peut être intolérable. Par conséquent, certaines victimes développent des conduites d’évitement. Elles vont éviter l’intimité ou faire en sorte d’être dissociées pour la connaître. Ce qui mène souvent à des conduites addictives, notamment par rapport à l’alcool.

Pensez-vous qu’avec #MeToo et notamment #MeTooIncest, les choses ont vraiment évolué ? Que le système est remis en cause ?

S. M. : Sincèrement, je ne sais pas. J’ai l’impression que c’est une valse politique perpétuelle. Je ne suis pas très optimiste…

M. S. : Il y a eu un avant et un après #MeToo. Cela a pu libérer une certaine parole, et j’insiste sur « certaine » car beaucoup de gens sont encore laissés pour compte. Mais nous ne savons toujours pas quoi faire de cette fameuse parole. #MeToo a été l’occasion de parler, de se comprendre, de légitimer le statut de victime. J’ai pu faire plus de formations à propos des traumas. En revanche, pour la protection, la prise en charge et la lutte contre l’impunité, nous ne sommes pas encore à la hauteur.

Propos recueillis par Enora Abry

Le Monde à l’endroit

Réalisé par Sylvie Meyer

Avec Isild Le Besco, Sandrine Bonnaire, Marianne Denicourt

Les blessures de l'enfance ne s'effacent pas, elles se réparent.

Muriel Salmona, psychiatre de renom et spécialiste des violences sexuelles, consacre sa vie à soigner celles et ceux que l'enfance a brisés.

Incarnée à l'écran par Sandrine Bonnaire, Marianne Denicourt et Isild Le Besco, elle accompagne des patients qui affrontent leur passé et ouvrent, pas à pas, le chemin de la réparation.

En salles le 30 septembre 2026.

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