RENCONTRE AVEC LUBNA AZABAL : « Une école qui va mal, c'est une société qui va mal »

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D’André Téchiné à Denis Villeneuve en passant par Ridley Scott et Maryam Touzani, l’actrice belge d’origine marocaine Lubna Azabal, connue pour ses rôles engagés, incarne dans le nouveau film du cinéaste Jawad Rhalib le rôle d’Amal, une enseignante qui se bat corps et âme contre l’entrisme de l’islamisme radical à l’école. Une ode à la liberté d’expression qui lutte contre l’obscurantisme et les amalgames entre islam et terrorisme. Un rôle qui lui tenait à cœur. Rencontre. 

 

Comment est entré le cinéma dans votre vie ? 

Le cinéma est entré par accident dans ma vie. Je ne rêvais pas de faire du cinéma. Quand j’étais petite, je voulais être reporter de guerre. Je voulais prendre une caméra, parcourir le monde, aller dans des pays en guerre et couvrir ce qui n’allait pas. Ce rêve-là est venu quand j'étais à l’école. J'ai été choquée par les images du meurtre de Nicolae Ceaușescu, le président roumain qui avait été fusillé avec sa femme. J’étais gamine, et je me demandais comment on pouvait faire ça à un président. À l'époque, on devait faire un exposé en classe, et moi, j'avais eu envie de traiter de ce sujet. C’était, je crois, mon premier gros travail de journaliste. L'horreur de cette chose-là m'avait quelque part fascinée. J’ai réalisé au cours de ce travail que c’était aussi un dictateur, mais je me demandais pourquoi il n’était pas passé en justice. Il y avait toutes ces questions de gamine. C'est là où j'ai commencé à rêver d'être journaliste, reporter de guerre. 

Comment suis-je devenue actrice ? C’est une longue histoire, j'ai commencé très tôt à faire des petits boulots, et à vivre seule. Et puis, tout d'un coup, j'ai perdu pied avec ma scolarité également. Un jour, pour pallier cela, je me suis mise à être serveuse dans un bar et puis, dans un moment d'angoisse terrible, un ami très cher m'a suggéré de faire le conservatoire. Il me dit, écoute, fais quelque chose en journée, ça t'aidera à pallier tes angoisses et à réfléchir à ce que tu pourras éventuellement faire plus tard. C'est comme ça que ça a démarré. Mais c'était vraiment pour m’amuser. Je m’ennuyais d'ailleurs aussi, au conservatoire. Je trouvais que je n'étais pas dans mon élément. Je trouvais cela superficiel. Et puis, petit à petit, j'ai été amenée à faire des courts-métrages, jusqu'au jour où j'ai eu mon premier long-métrage, belge. Et puis, le second court-métrage a été réalisé par André Téchiné. Avec lui, j'en ai fait deux. C'est André, en fait, qui m'a poussée à continuer à suivre cette voie, parce que je n’avais pas l'impression que ce métier était fait pour moi. Il m'a engueulée. Il m'a dit, ben non, justement, c'est fait pour toi, tu dois continuer ! 

Un premier film que vous avez vu et qui vous a marquée ? 

J'ai adoré Jules et Jim de François Truffaut. L’un des tout premiers films d’auteur que j'aie pu voir. Sinon, gamine je regardais beaucoup les films de Louis de Funès, ou avec Bourvil. La culture populaire, à laquelle je suis extrêmement attachée aussi. 

Un rôle inoubliable que vous avez aimé incarner ? 

Il y en a beaucoup. J'ai fait des expériences que j'ai vécues pleinement. Ma rencontre avec Denis Villeneuve, pour le film Incendies, était magnifique. Elle est encore magnifique parce qu'on reste toujours en contact. L'expérience cinématographique avec lui était très belle. Mais comme elle l'est aussi avec Nadir Moknèche, Tony Gatlif, ou encore Jawad Rhalib, sans oublier Maryam Touzani, avec qui j'en ai fait deux. Donc, a priori, quand je vais vers un projet, c'est qu'il y a d'emblée quelque chose qui me remue ; je les aime, ces personnages. Je les ai tous aimés. Ils sont tous différents. Ils racontent tous quelque chose. Ils racontent tous un morceau d'humanité, si vous voulez. 

Comment avez-vous rencontré le réalisateur d’Amal. Un esprit libre Jawad Rhalib ? Et pourquoi avez-vous accepté le rôle qu’il vous a proposé ?

J'avais vu son premier film documentaire, Au temps où les Arabes dansaient, que j’avais adoré. Il me faisait aussi penser à l’époque où ma mère regardait des vieux films égyptiens. Elle me racontait ses anecdotes de gamine, parce qu'elle n'avait pas le sou, elle essayait de rentrer dans les salles de cinéma ou elle fraudait pour voir des films derrière le rideau.

Avec Jawad, on s'était rencontrés à plusieurs reprises pour d'autres projets. Et puis, un jour, il est venu avec ce projet. J'avais envie de parler et d'aborder l'entrisme de l'islamisme radical dans les écoles. Mais c'était bien avant ce qu'on appelle malheureusement, maintenant, l'affaire Samuel Paty. J'ai dit oui, pas spécialement parce que ça allait parler de l'entrisme dans l'école, mais parce que je trouvais que cet entrisme prenait de plus en plus de place dans l'actualité, dans notre quotidien. Il y a la grande histoire, comme je dis. L'histoire, pour moi, ça part du 11 septembre 2001, c’est aussi l'attentat de Moscou, c'est le Bataclan, etc. C'est aussi cette espèce de chose au quotidien et qu’à moi, fille de parents musulmans et qui baigne dans cette culture-là, on ne m'a jamais inculqué. Cet islam que l’on nous matraque dans les journaux, cet islam qui, tout d'un coup, décide de décapiter les gens dans les rues parce qu'ils ne sont pas conformes à des lois régies par une nébuleuse sectaire. Je les compare à des sectes, ces gens-là. J'avais envie de parler de ça et de défendre, quelque part, la dignité de mes parents comme ceux de probablement 99 % de citoyens musulmans qui en subissent les conséquences dans leur quotidien à eux aussi. 

Vous interprétez Amal de manière marquante, profonde, juste, et remarquable. De quelle manière avez-vous préparé votre personnage avec le cinéaste Jawad Rhalib, étant donné qu’il vient du documentaire et que c’était une première pour vous ? 

C’était différent. Là, il y avait un mélange, effectivement, de documentaire et de fiction, dans le sens où il a travaillé avec les élèves et aucun d’eux n'avait le scénario, par exemple. Les gens qui étaient avec moi et Fabrizio Rongione, qui joue l'imam, avaient le scénario en main. Pour me préparer à jouer ce rôle, j'ai rencontré énormément de professeurs. Je suis restée avec eux. J'ai assisté à leurs cours. J'ai énormément discuté avec eux. Je voulais comprendre leur quotidien. Je voulais comprendre si on était dans un fantasme ou si cette réalité s’inscrivait réellement dans leur travail. Pour la plupart, cela s’inscrivait vraiment dedans. Entre ceux qui partent travailler la boule au ventre, et ceux qui n'osent pas aborder tel ou tel sujet... Oui, parce qu'il y a un souci qui ne ressemblait pas du tout à l'école de mon enfance. Le problème aussi, c’est l'ingérence des parents. Quand j'étais enfant, si mon prof disait quelque chose contre moi, je recevais comme on dit en arabe la treha (« une correction ») à la maison. Il y avait une réelle collaboration entre les parents et les professeurs. En plus, j’étais dans une école catholique, où on faisait la prière le matin, le midi, et le soir, et on portait l’uniforme. 

Aujourd’hui, il y a un réel fossé. Non seulement je vois des gens qui ramènent le boulot de leur journée à la maison, mais il y a aussi les maux de la société qui rentrent dans leur classe tous les jours. Quand il y a des difficultés complexes, comme la problématique du harcèlement, la problématique liée au fait qu’on ne peut plus aborder tel ou tel sujet. Quand j'étais gamine, on parlait de ça. Mais là, ce sont des sujets qui sont devenus impossibles à aborder et qui pourtant doivent être abordés. C’est important. Donc oui, j'ai longuement parlé avec eux. J'ai passé énormément de temps avec les gamins également. Et puis, j'ai fait mon travail, ce que moi, j'appelle mon travail à côté, c'est que je me suis aussi renseignée. J'ai également énormément lu pour me nourrir d'un maximum de choses afin de pouvoir être prête à incarner, et à m'immerger dans ce personnage-là. 

Quels sont les enjeux pour l'école et l'éducation que le film met en lumière ?

 Ce que je vois, c'est que si une école qui va mal, c'est une société qui va mal. C’est l’un des ciments d'une société saine, en fait. C’est vraiment un lieu de savoir où on essaye de construire, d'instruire de l'intelligence, de donner des outils à des gamins pour qu'ils puissent devenir de futurs adultes. Avec les outils nécessaires pour avoir le libre arbitre. C'est tellement important, ça. Là, en fait, si on ne protège pas cette chose-là, c'est comme une maison, ce sont les fondations qui s'écroulent. Et je crois que c'est très difficile de faire marche arrière. C’est très difficile. Ou alors, il faudra tout raser, tout reconstruire. Mais c'est très compliqué. Il y a les réseaux sociaux, il y a tellement de choses qui rentrent en compte. Des solutions, je n’en ai pas... Enfin, si, il y en a plein, mais je ne suis pas politique. Donc, ce n'est pas à moi de dire ce qu'il faut faire ou pas. Mais il faut absolument soutenir les professeurs. Ils sont mal payés, ils sont mal traités. Ils bossent comme des dingues. Et en plus, on les lâche. Ils se trouvent très souvent seuls et c'est quand même un gros souci.

Quelle est votre conception de la laïcité ?

Pour moi, la laïcité, c'est la liberté de croire ou de ne pas croire. Je pars du principe que quand il y a un règlement, si ton directeur te dit le règlement, c'est comme ça, tu dois le respecter. Si à l'école, il est interdit de porter le voile, il est interdit de porter le voile. Pourquoi ça ne posait pas de problème dans les années 1980-1990 ? Il y a quelque chose qui s'appelle le respect. Ou alors, tu ne rentres pas là-dedans. Mais ce n'est pas moi qui vais trancher la question. 

Maintenant, si on parle de l’abaya, moi, je vais très souvent au Maroc. Je tourne énormément là-bas. Je peux vous assurer que l’on ne va pas à l'école en abaya. Et si je reprends le discours du roi Hassan II, quand on lui posait la question sur ses filles et leur cours de tennis, il expliquait très clairement que ses filles jouaient au tennis en tenue de tennis et que le voile est un fichu, ce n'est pas un signe spécialement obligatoire. C’est un fichu, on ne peut pas mettre tout le poids de ce qu’est le Coran, l’islam, sur un fichu. On est en 1990 quand il a fait cette interview, qui était magnifique. On lui parlait de la question du voile ; pour lui, il n'était pas obligatoire. Est-ce que c'est de la provocation? Il faut aussi le dissocier de cela, parce que, effectivement, beaucoup de jeunes se sentent aussi stigmatisés parce qu'on le leur rabâche sans arrêt. Et ça, c'est vrai. La question de l'islam et des musulmans qui disent par provocation, je vais mettre mon voile. Il y a énormément de provocation derrière aussi. Mais tout est lié. La colère répond à la colère, la haine répond à la haine, la provoc répond à la provoc, le racisme répond par un contre-racisme. Et puis là-dedans, tu as des gens honnêtes et sincères qui essayent juste de vivre leur foi et qui n'embêtent personne. Ce sont eux qui en pâtissent injustement. 

Amal est un film qui sait parler de la radicalisation, de l'école et de l'isolement du corps enseignant et qui montre également la misogynie et l’homophobie décomplexée de certains élèves radicalisés. Comment avez-vous réussi à montrer cette réalité sans que cela sonne faux ou cliché ?    

C’était extrêmement important. Déjà, on a énormément parlé avec Jawad, parce que nous n’étions pas forcément d'accord sur certains points ni sur la façon de voir les choses. J'ai aussi énormément repris et réécrit tout ce qui concerne mon personnage. Je voulais que ce soit extrêmement clair, en fait, dès qu'on regarde le film, pour quelqu'un qui est de confession musulmane ou culturellement musulman, qu’il ne se sente pas visé. Par exemple, j'ai vu un documentaire qui s'appelle Soldats de Dieu. C’est lié à une secte chrétienne avec de vrais moines. Le djihadisme moine tue, c’est un mouvement sectaire. On ne va pas jeter l'opprobre sur tous les chrétiens ou les catholiques de la planète. C’est impossible. Pareil avec la série Unorthodox sur les juifs orthodoxes, quand tu es de confession juive, tu sens bien que tu n’es pas visé·e. C’était aussi ma volonté avec Amal. Quand on parle d'une nébuleuse, on met l'accent, selon moi, sur une nébuleuse sectaire qui tire ses racines de l'islam, mais qui touche au radical. Je voulais que ce soit clair et que si ma mère voyait le film, qu’elle ne se sente pas visée. Parce qu'à chaque fois qu'il y a un attentat et que j'entends que c'est fait au nom d'Allah, je me sens giflée. Le film montre bien que les premières victimes de ces radicalistes islamistes sont aussi les musulmans. On est les premières victimes. Mais en même temps, maintenant, c'est aussi n'importe qui, la première victime, à partir du moment où la première victime, c'est celui ou celle qui n'est pas dans l'islamisme. Ils ne vont pas dans le détail. Ce sont des tueurs psychopathes avant tout, qui utilisent quelque chose qui tire ses racines de l'islam, mais il n’est jamais noté dans le Coran, vas-y, tue tout le monde. Si tu tues une vie, c'est l'humanité que tu tues. Il y a une sourate qui défend justement l’instruction. Ce n’est pas non plus un film qui dit qu’il y a ce problème dans toutes les écoles. Je crois qu'il y a plus de 10 000 lycées en France. Évidemment qu'on parle de certains lycées qui sont touchés ; mais certains, ça fait déjà beaucoup. 

Votre filmographie comporte de nombreux films avec des rôles politisés et engagés (Incendies, Paradise Now, Adam…). Vous considérez-vous comme une actrice militante ?

Non. En fait, je ne le fais pas exprès. On ne m'offre pas de comédie romantique non plus (rires). Moi, dans ma vie de tous les jours, je ne suis pas militante. Après à travers mes rôles, je défends, j'incarne, et j'y vais à 210 %. Quand je peux, je vais jusqu'au bout. Parce que j'y crois et qu'il y a quelque chose qui me semble important à défendre. Mais dans ma vie de tous les jours, la seule chose que j'ai peut-être fait, c'est la marche que j’ai organisée le 19 novembre dernier, une marche silencieuse qui n'était pas une manifestation. C’était plus quelque chose d’humaniste. Moi, je suis plutôt discrète, en fait. Quand j'ai fini de travailler, je rentre chez moi. 

AMAL, Un esprit libre

Réalisé par Jawad Rhalib 

Écrit par Jawad Rhalib et David Lambert

Avec Lubna Azabal, Fabrizio Rongione, Catherine Salée…

Belgique

Titre original : Amal

Ce film est tout public mais contient des scènes pouvant heurter la sensibilité de certain.es spectateur.ices.

Amal, enseignante dans un lycée à Bruxelles, encourage ses élèves à s’exprimer librement. Avec ses méthodes pédagogiques audacieuses et son enthousiasme, elle va bouleverser leur vie. Jusqu’à en choquer certains. Peu à peu Amal va se sentir harcelée, menacée.

Sortie en salles le 17 avril 2024.

 

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