RENCONTRE AVEC LILLAH HALLA - « Le scénario de Levante ne fonctionnerait plus sans le collectif »

Copyright Wlssa Esser

Le 6 décembre dernier sortait en salles Levante, le premier long métrage de Lillah Halla, sélectionné à la Semaine de la critique. Nous avons rencontré la réalisatrice brésilienne pour parler de luttes, de collectif et de son espoir d’un cinéma plus diversifié. 

Levante est votre premier long métrage. Quelle en a été la genèse ? 

LH : Il y a eu plusieurs points de départ pour ce film. Mais tout d’abord, il y avait la situation politique, plus précisément cette frontière entre le Brésil et l’Uruguay, après la décriminalisation des avortements volontaires en Uruguay avec José Mujica. En 2015, Maria Elena Morán (ma coscénariste) et moi étions à cette frontière afin de faire des recherches pour un autre projet. Au moment où nous sommes arrivées là-bas, nous nous sommes demandé : Quelle est la chose la plus importante à regarder ? Nous étions, elle, moi et la productrice, trois femmes là-bas. C'était impossible de ne pas faire attention à ces faits parce qu’il y a plus qu’une frontière qui réunit ces gens. Par exemple, si vous vivez en Uruguay, vous pouvez garer votre voiture au Brésil, et vous allez dans les magasins brésiliens parce qu'ils sont mieux. En Uruguay, vous pouvez aller dans les hôpitaux et les écoles. Donc, dans cette zone, il y a un passage entre les gens et le commerce à travers le Mercosur. La frontière est en fait un endroit de rencontres et non de séparation. Mais si vous vivez une grossesse non désirée, alors cette frontière est une question de vie ou de mort selon de quel côté de la rue vous êtes. Cette frontière si fine devient soudainement un grand mur. Et pour nous, c'était très fort. 

Bien entendu, j’étudiais les théories féministes et queer. Je m’étais politisée depuis plusieurs années, surtout en sortant d’école de cinéma et avec le collectif Vermelha. Nous avons donc commencé à interviewer les médecins et tous les militants, tous ceux qui avaient permis ce changement en Uruguay. C’est devenu un miroir pour nous, parce que la situation a changé. Il faut savoir qu’au Brésil, c’est la quatrième cause de mortalité, alors qu’en Uruguay, ils l'ont fait descendre à zéro au moment où ils ont décriminalisé la situation. À partir de cette idée d'une cartographie politique qui définit les destinées des gens est venue l’idée du court de tennis. Si vous regardez un court de tennis d’en haut, c'est comme une division du pays. Et aussi, des idées de genres et de binarité, de ce que vous pouvez faire ou pas… Dans le film, toutes ces binarités essayent de déclencher leurs frontières. C'est ainsi que l’idée du volley est arrivée avec le fait de créer une équipe, une famille.

Justement, le sport est un endroit de lutte. Levante représente beaucoup de luttes pour la liberté de corps, de soi, d’être ensemble… Diriez-vous que Levante est un film militant ?

Oui, mais tous les films sont politiques.Même quand vous ne vous intéressez pas à la politique, vous êtes politique et vous êtes toxique. C’est donc définitivement un film qui a une vision claire d'une réalité et une profonde confiance dans la collectivité comme seule stratégie pour sortir des vagues fascistes. Je tente généralement d’éviter, comme je viens de l’expliquer par ma petite histoire de tennis, les classifications faciles. Mais c'est un film qui a sa propre dimension artistique. Il va dans le sens d'une conscience des images et des histoires que vous produisez, et la possibilité de créer des futurs possibles avec cela. 

Il y a le trajet d’une jeune héroïne, Sofia, qui se démarque, mais Levante est aussi un film sur le collectif. Comment avez-vous construit dans le scénario les trajectoires individuelles et collectives ?

C’est un film avec toutes ses complexités. Il n'existe pas d'histoire sur des avortements qui ne soit pas lourde, effrayante ou triste. Pour moi, un processus d’isolement et de peur à travers le régime de Bolsonaro a permis toute une légitimation de la violence contre les corps queer. Je ne voulais pas avoir Sofia par elle-même. Elle est attaquée par des gens qui sont très organisés. Comment peut-elle aussi être soutenue par des gens très organisés ? C’est cela, la thématique. Le scénario ne fonctionnerait plus sans le collectif. Et même si on peut penser que dans ce film, le sujet de surface est une grossesse non désirée, le sujet est, d'une part, la puissance et la violence de ce fondamentalisme qui croit qu'on peut imposer sa façon de vivre à tout le monde, et d’autre part la force d'un groupe qui va se battre pour son existence. Cette idée du collectif est même dans le titre : Levante. Il n'y a pas de Levante réalisé par une seule personne. Levante, c’est ce rythme, en même temps que cette rébellion, en même temps que ce mouvement dans lequel tu lances la balle.

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À l’intérieur de ce collectif, vous montrez une autre vision de la famille avec un père différent de ce qu’on pourrait attendre de lui dans ce genre de situation. D’autre part, il y a ce groupe soudé et une amitié qui devient une histoire d’amour. Comment avez-vous repensé la notion même de famille ? 

La famille, pour moi, c’est la famille que tu choisis. Oui, il peut y avoir des liens de sang, mais il n’y en a pas besoin, et ce n'est définitivement pas celui à qui tu es imposé. C’est un film sur le désir et j'ai un désir pour la famille, mais une famille comme un concept queer. Sofia devient une sorte de victime du patriarcat et des fondamentalistes.

Le film prend peu à peu l’aspect d’une chasse aux sorcières et son rythme s'accélère, se tournant vers le thriller… comment cela s’est-il traduit dans la mise en scène ? 

Concernant l'accélération du rythme du film, au moment où la vie de Sofia commence à être de plus en plus envahie, il était question, pour moi et pour ma coscénariste, d’explorer l’effet boule de neige. Cette infiltration devient une croisade, voire, comme vous le dites, une chasse aux sorcières, et se termine finalement dans une grande ferveur pleine d’espoir. Donc, pour cet effet boule de neige, le film a besoin d'accélérer, parce que la violence grandit. Et pour nous, qui pensons aussi que les féministes sont queers, c'était très important que cette violence soit portée, dans les yeux des personnes violentes, et pas dans leur corps. C’est ce qu’on voulait depuis le début. Répéter la même procédure de violence dans son corps, c'est censé être normal. Et nous ne voulions pas tomber dans ce piège. Ces émotions, soudainement, progressent, jusqu'à un point où cela devient une horde sombre. C'est une partie très importante de l’histoire que nous racontons, la violence et l’hypocrisie de cette prétendue protection. 

Pouvez-vous nous dire un mot sur le casting ? Comment avez-vous rencontré les actrices du film ? 

Ça nous a pris deux ans pour trouver l’équipe. Je ne savais pas qui allait incarner Sofia ni les autres. J'ai juste su que c'était un groupe. Comme nous avions cinq semaines de pré production, on a commencé à travailler les scènes et toutes les actrices interprétaient chacune des personnages. Nous savions que nous allions vivre ensemble cette aventure et je voulais qu’elles racontent l’histoire avec moi. Le film est fait de ces rencontres et d’improvisation. À la fin de la première semaine de travail, j'ai dû choisir. Je voulais Ayomi Domenica, mais donner un corps et un visage à ce personnage est une grande responsabilité aussi pour elle car elle va le porter longtemps avec elle. Je voulais qu’elle puisse choisir. Je lui ai donc donné une semaine de plus pour qu’elle puisse choisir Sofia, et elle a accepté. 

Est-ce que vous avez l’impression d’appartenir à une sorte de nouvelle vague de réalisatrices brésiliennes qui osent aborder des sujets féministes contre l’obscurantisme politique et religieux ? Je pense à Anita Rocha da Silveira ou à Juliana Rojas par exemple…

Juliana Rojas faisait déjà des films quand j’étais en école de cinéma, et ce sont des films très importants pour moi. Elle a aussi une grande influence dans ce sens. Mais je vais détourner la question. Malheureusement, toutes les nouvelles réalisatrices que vous mentionnez sont blanches, mais cela changera aussi. C'est important. Si c'est la nouvelle génération du cinéma, alors oui, même si je n’aime pas mettre les cinéastes dans la même boîte. Chaque cinéma est très différent. Et j'espère qu'il y aura encore plus d'opportunités que d’autres voix s’expriment, car c’est encore très blanc et cis, et la diversité c’est ce qu’il y a de plus beau ! 

Propos recueillis par Diane Lestage

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