MOTHER’S BABY – Johanna Moder
Courtesy of FreibeuterFilm
Mother knows best
Récompensé du Grand Prix lors de l’édition 2026 du Festival international du film fantastique de Gérardmer, Mother’s Baby de l’Autrichienne Johanna Moder est un thriller féministe d’une froideur virtuose sur le gaslighting maternel, mené par une actrice remarquable, Marie Leuenberger.
.Julia Bode, cheffe d’orchestre émérite, femme quarantenaire et épouse heureuse, tente depuis quelque temps d’avoir un enfant avec son compagnon, sans succès. Las de différents parcours médicaux infructueux, ils entament le processus de la dernière chance et se tournent vers une mystérieuse clinique de fertilité privée au nom latin sans équivoque, Lumen Vitae, entendez « la lumière de la vie », dirigée par le cryptique Dr Vilfort – magnétique Claes Bang, habitué des personnages troubles. Le résultat est garanti et bientôt, notre couple devient parent, lors d’une grossesse « normale ». Pourtant c’est à l’heure de la naissance que tout se joue chez Johanna Moder.
Lors d’une saisissante séquence d’accouchement sous tension, la cinéaste, aidée d’un travelling circulaire angoissant, fait basculer son film, son héroïne et son spectateur dans la suspicion. Alors que le personnel soignant s’affaire autour de Julia, celle-ci devient un corps passif, qu’on coupe de ses sensations, de ses choix, à qui on retire l’enfant tant espéré sans un mot, sans une explication valable. Entre la salle de naissance et la chambre de la nouvelle mère, des images nous manquent et hantent Julia. Cet enfant qu’on met dans ses bras, qui est-il ? Mais surtout, est-ce le sien ?
Moder travaille habilement le thème du doute, qui plane sur tout son film, mais aussi celui, multiple, de la dépossession, qu’elle soit corporelle ou psychique. Persuadée que le petit Adrian n’est pas le sien, Julia devient un personnage double : d’un côté son entourage et le monde extérieur la soupçonnent de souffrir d’un violent syndrome post-partum et voient en elle une jeune mère fragile et perturbée, de l’autre, plus intime, elle devient une enquêtrice obsessionnelle des moindres comportements étranges de ce bébé.
Courtesy of FreibeuterFilm
Mother’s Baby est un film à la précision clinique, de par sa mise en scène virtuose de la normalité et sa direction artistique minimaliste, des couloirs d’hôpital aseptisés aux appartements luxueux de showroom. La réussite de ce thriller psychologique qui flirte avec les codes du cinéma fantastique tient dans une conviction intime instillée par la cinéaste et la performance sans artifice de sa comédienne, Marie Leuenberger : la conviction qu’au milieu de ce bain de normalité trop appuyé par les autres, quelque chose cloche. C’est d’ailleurs dans ce travail sur la normalité supposée que le film est le plus vertigineux de réalisme.
Au milieu des nombreuses voix extérieures, auxquelles elle n’avait demandé ni l’assistance, ni l’aide, ni les conseils, Julia, comme de nombreuses mères, a bien du mal à faire entendre la sienne. Ainsi, en forçant le narratif du syndrome post-partum, le corps médical et l’entourage invalident toutes les souffrances de notre héroïne, tentant de la déposséder de sa raison en plus de son corps, dans un exercice de gaslighting (le gaslighting désigne à l'origine la manipulation d'une femme par la mise en doute de sa parole et de son état mental par l'époux) terrifiant. Plus qu’un thriller fantastique sur les violences obstétricales et les conspirations d’un médecin savant fou, Mother’s Baby est un drame psychologique féministe féroce.
LISA DURAND
Mother’s Baby
Réalisé par Johanna Moder
Avec Marie Leuenberger, Hans Löw, Claes Bang
.Julia tombe enceinte après un traitement de fertilité. Cependant, des complications surviennent pendant l’accouchement et le bébé lui est retiré. Lorsqu’elle rencontre enfin son enfant, elle se demande si ce bébé est vraiment le sien.
Disponible sur la plateforme Sooner