UNE HISTOIRE À SOI

une histoire à soi

La conquête de soi

Militante afro-féministe, la réalisatrice Amandine Gay s’est emparé du médium cinématographique pour raconter des histoires oubliées, des visages invisibles et des voix essentielles. Dans son premier long-métrage, Ouvrir la Voix, 24 afro-descendantes témoignent et échangent autour de leur identité de femmes noires. 

La réalisatrice, elle-même née sous X, fait de l’adoption le coeur de sa lutte, et fonde en 2018 le Mois des Adopté‧e‧s, afin de créer un espace de parole autour de l’adoption. Dans son nouveau documentaire, Une Histoire à Soi, cinq personnes adopté‧e‧s à l’international racontent leur histoire. 

Liens du coeur et liens du sang

Comme pour Une Chambre à Soi, célèbre essai de Virginia Woolf, Une Histoire à Soi interroge l’appropriation des récits par les minorités. Le film d’archives, composé de photos et de vidéos d’enfance, permet de construire l’identité des différents personnages, alors même qu’ils ne sont qu’une voix qui guide le récit. On découvre, à travers l’intimité de la famille et de l’enfance, le miroir d’une identité qui se forge : les liens avec la famille adoptive, parfois très forts, parfois éloignés; la perception des autres et une communauté dans laquelle il faut trouver sa place ; les visages et les corps qui grandissent jusqu’au besoin d’émancipation qui se manifeste pendant l’adolescence. Un tel dispositif noue un attachement profond et immédiat avec les personnages, qui se livrent avec une simplicité touchante.

Ainsi, les instants de vie se tissent les uns avec les autres, fabriquent une histoire plus large et plus politique. Les témoignages, bien que fondamentalement différents, se recoupent et dressent un portrait nuancé, loin du fantasme des contes de Noël. Joohee, Mathieu, Anne-Charlotte, Niyongira/Nicolas et Céline posent un regard adulte sur leur vécu : derrière la joie de l’enfance, ils mettent des mots sur le racisme, le déracinement, le white saviorism qu’iels croisent fatalement sur leur route. Et tou‧te‧s posent cette même question : comment construire sa propre histoire alors même que l’origine demeure inconnue ? 

Redéfinir l’adoption internationale

Souvent méprisée et méprisable, la figure de la mère biologique endosse le mauvais rôle dans l’imaginaire collectif. Dans Une Histoire à Soi, elle incarne au contraire le point de départ de toute une histoire. Si elle est rêvée pour certain‧e‧s, pas nécessaire pour d’autres, elle revient tôt ou tard et n’apparaît jamais comme coupable. La lettre de Joohee à sa mère biologique qui ouvre le film montre au contraire un besoin de réponses, dans un vrai dialogue, d’adulte à adulte. La rencontre ne sera fera sans doute jamais pour certain‧e‧s, par refus ou parce que c’est impossible, et pour d’autres, comme Mathieu, la famille adoptive rencontre celle biologique : la scène, particulièrement émouvante, redessine les contours traditionnels de la famille, et l’étend au-delà des liens du sang et du coeur.

Une Histoire à Soi dénonce aussi en creux le manque d’accompagnement qui suit l’adoption, autant pour les enfants que pour la famille adoptive. Le manque de transparence de l’administration, qui freine l’accès aux documents – des copies de copies, nouvelles barrière entre la vérité et soi -, mais qui abandonne aussi les familles adoptives, sans véritables informations. Ecouter la parole d’adopté‧e‧s, c’est réfléchir collectivement à une meilleure prise en charge de l’adoption, et aussi, à la transmission de leur propre histoire.

Avec une Histoire à Soi, Amandine Gay offre les témoignages intimes et profondément touchants d’adopté‧e‧s aux récits multiples, qui se réapproprient leur propre récit et identité, tout en livrant une vision plus nuancée de l’adoption internationale.


 

Réalisé par Amandine Gay

Avec Joohee Bourgain, Mathieu Anette, Anne-Charlotte, Niyongira Bugingo/Nicolas Gieu, Céline Chandralatha Grimaud

Iels s’appellent, Anne-Charlotte, Joohee, Céline, Niyongira, Mathieu. Iels ont entre 25 et 52 ans, sont originaires du Brésil, du Sri Lanka, du Rwanda, de Corée du Sud ou d’Australie. Ces cinq personnes partagent une identité : celle de personnes adoptées. Séparé‧e‧s dès l’enfance de leurs familles et pays d’origine, ils ont grandi dans des familles françaises. Leurs récits de vie et leurs images d’archives nous entraînent dans une histoire intime et politique de l’adoption internationale.

Sortie printemps 2021

 

Amandine Dall’omo

Rédactrice en cheffe adjointe de Sorociné