RENCONTRE AVEC NICOL RUIZ BENAVIDES – Les Sentiers de l’oubli

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Nicol Ruiz Benavides a réalisé, avec Les Sentiers de l’oubli, son premier long-métrage. Le film met en scène deux septuagénaires, l’une veuve, l’autre dont le mari s’absente souvent. Les deux femmes, devenues voisines, se rencontrent et tombent amoureuses, en dépit du patriarcat et de l’homophobie qui règnent en Chili (comme dans beaucoup d’autres endroits du globe).

On est plutôt habitué‧es à voir des romances entre jeunes gens. D’où vient ce désir de filmer une histoire d’amour entre deux femmes d’âge mûr ?

Nicol Ruiz Benavides : Au-delà de faire un film sur la romance entre deux femmes mûres, j’avais comme objectif de parler des femmes oubliées par la société, les femmes qui ont un âge déjà avancé et qui se cachent en raison de leur préférence sexuelle. J’ai toujours voulu parler du droit à la liberté des femmes mûres. J’ai été stupéfaite de rencontrer tant de femmes immergées dans leur carcan féminin, leur rôle social, sans que personne ne leur ait demandé si c’était ce qu’elles souhaitaient vraiment. Je voulais envoyer un message à ces femmes qui ont traversé ma vie et qui pensaient qu’on avait déjà pris les décisions pour elles. C’est ma lettre d’amour à ces femmes, c’est aussi une lettre d’amour à moi-même, pour dire qu’il n’est jamais trop tard pour vivre pleinement.

Le sujet a-t-il effrayé pendant la production du film ?

N.RB : Je n’ai pas vraiment pensé à ça en faisant le film. Je voulais parler de quelque chose qui me semblait important. Je voulais générer une proximité avec des sujets qui pouvaient sembler étrangers ou complexes à certains.

Comment s’est déroulé le casting de Claudina, le personnage principal du film ?

N.RB : Je savais qui était Rosa, je connaissais la force qu’elle irradiait. C’est une formidable comédienne de théâtre. J’ai vu sa photo, son sourire et j’ai pensé qu’elle était comme j’imaginais Claudina. Je me suis dit que je devais la rencontrer. J’ai écrit un très long mail à Rosa pour lui parler de ma vie, de ce que je cherchais à construire avec cette histoire. Un jour, j’ai reçu sa réponse. C’était un autre long mail dans lequel elle expliquait pourquoi est-ce qu’elle pensait à quel point mon histoire était nécessaire. C’est ainsi que notre amour est né.

Comment s’est formée l’alchimie entre Rosa Ramirez Rios et Romana Satt, les deux actrices principales ?

N.RB : Il faut dire que ce sont toutes les deux de superbes actrices. Elles avaient des manières différentes d’appréhender chaque personnage, j’ai cherché plusieurs moyens de les rapprocher des idées que j’avais pour mes personnages. Nous avons effectué de longues conversations pendant lesquelles nous avons mesuré les temps de respiration avec un chronomètre. Nous avons vécu et mangé ensemble pendant le tournage. Cette relation a nourri l’alchimie entre les deux personnages, ce qui, bien sûr, était essentiel pour l’histoire.

Comment a été conçue l’apparition des OVNIs en hors-champ ?

N.RB : C’est la somme de plusieurs idées mélangées à la réalité. Il y a, d’abord, une observation que j’ai faite enfant, à Lautaro, la ville où le film se déroule. Il y a aussi l’idée du double discours de notre société. Nous acceptons certaines « choses » comme des vérités irréfutables, aussi illogiques soient-elles, comme le Dieu dans la Bible et ce qui gravite autour de cette croyance. Mais il y a des gens qui vivent leur propre réalité, refusant de croire ce qui se déroule devant leurs yeux. Les OVNIs symbolisent cette idée, quelque chose de magique, un rayon de lumière dont la signification dépend de chacun. Il s’agit de « cette lumière au bout du chemin », le lien primordial que nous avons avec l’univers qui nous est présenté lorsque nous parvenons à notre accepter et aimer nous-mêmes. C’est un pur espoir.

L’idée était-elle déjà présente au début de l’écriture du scénario ?

N.RB : Oui, je pensais que c’était une métaphore intéressante à représenter et que ça apportait, en même temps, l’élément caractéristique du film.

C’est un film très lumineux, malgré la violence que les personnages rencontrent. Etes-vous optimiste quant l’évolution des droits des personnes LGBTQIA+ au Chili ?

N.RB : Ce n’est pas facile. Le Chili a beaucoup de manquements en matière des droits LGBTQIA+ et, comme partout dans le monde, on retourne en arrière. Les personnages mal intentionnées et haineuses croient aujourd’hui que leur haine est une opinion et qu’ils peuvent dire ce qu’ils veulent de l’humanité des autres. Au Chili il y a, chaque jour, des cas de meurtres, viols, violences physiques et verbales à l’encontre de la communauté LGBTQIA+. Aujourd’hui, le Sénat discute d’un mariage pour tous, pendant qu’un candidat à la présence clame que le mariage hétérosexuel est une question de valeur et s’oppose au mariage pour tous. Nous avons encore un long chemin à parcourir et j’espère que des films comme Les Sentiers de l’oubli peuvent toucher des cœurs. J’espère que l’histoire de Claudina peut leur inspirer le respect, l’empathie, la compassion et l’amour pour autrui et pas seulement pour ce qui leur convient.

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