RENCONTRE AVEC PASCAL PLANTE – Nadia, Butterfly

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Lors d’une (trop rare) fin de journée ensoleillée, nous avons pu rencontrer Pascal Plante à Paris, venu du Québec pour présenter son deuxième long-métrage, Nadia, Butterfly. Une conversation enrichissante autour de sa collaboration avec la nageuse olympique Katerine Savard, interprète principal du film, du tournage indépendant mais aussi de la responsabilité du regard en tant que réalisateur et la question de la parité au Canada. 


Votre premier long-métrage, Les faux tatouages, était également basé sur une date butoir comme Nadia Butterfly. Qu’est-ce qui vous intéresse dans ce genre de récit ?

Pascal Plante : J’aime les espaces-temps restreints je crois, depuis mes tout premiers courts métrages. Le cinéma est le média parfait pour jongler avec le temps, l’accélérer ou l’étirer au maximum. De mon côté, j’aime ces films où l’histoire se passe pendant une journée, une semaine, un mois. Les faux-tatouages le temps d’un été ou dans le cas de Nadia, trois jours à Tokyo. J’ai tendance à aimer les arcs anti-shakespeariens, où l’on voit qu’un laps de temps très court. Ce sont parfois les petits événements qui nous construisent. Ce micro-choix dans une longue vie, où d’un coup on passe d’un état à un autre. 

Vos interprètes pour Nadia, Butterfly viennent du monde de la natation. C’était un pari de choisir des actrices non-professionnelles ? 

P. P : Dans mon dossier de demandes de subventions, j’avais mis en avant ma volonté de filmer de vraies athlètes, idéalement de calibre international. C’est vrai que c’était un défi. Mais c’était aussi un calcul, où est-ce que je gagne le plus d’authenticité, dans le jeu ou dans la performance physique ? Je n’ai pas eu Katerine Savard en tête au départ, elle a passé une audition bien plus tard dans le processus. Si je n’avais pas trouvé la nageuse parfaite, capable de porter le film sur ses épaules — parce que Nadia est de toutes les scènes c’est quand même un gros mandat, c’est un mandat d’actrice — j’aurais peut-être ajusté le tir, mais la volonté initiale était de faire un film avec des athlètes parce que la natation n’est pas un sport qui se triche, encore moins la nage papillon. C’est le dernier style que l’on apprend et que l’on maîtrise. Le crawl à la rigueur, si tu entraînes la personne pendant un an ou plus, on peut se débrouiller pour que ça fonctionne.

Votre mise en scène est parsemée de plans séquence en plus, pas de tricherie possible avec le montage. 

P. P : C’est ça ! Je me suis dit, tant qu’à avoir des championnes, autant le montrer de façon ostentatoire ! On le voit beaucoup dans les films de fictions autour du sport, les scènes de compétition ont des montages ultra cutté, dynamiques, mais faut pas croire, c’est pour cacher la misère la plupart du temps ! Au contraire, je voulais montrer les prouesses du corps, accompagner le mouvement, montrer le physique qu’il faut entretenir. C’était un pari, de connecter le spectateur avec Nadia par l’effort qu’elle fournit. Si on vit un entraînement de façon ininterrompue, comme la scène d’ouverture ou même la course, cela nous met dans l’adrénaline. C’est par ce biais que je voulais aborder mon récit, on ne s’attarde pas beaucoup sur sa vie d’avant. Cette vie est de toute façon tatouée sur ses épaules et ses compétences, puis elle est limitée, elle n’a pas fait grand chose à part tourner en rond dans une piscine ! Si j’avais pris une comédienne, je pense que j’aurais dû m’épancher plus sur cette facette de l’histoire de Nadia, l’étendue des sacrifices, de l’exposer de façon plus dialoguée, plus classique. Katerine, tu la vois nager dans le plan d’ouverture, tu la vois s’étirer deux minutes plus tard et ça devient une évidence que c’est sa vie. Son histoire est sur son corps, sans vouloir la résumer uniquement sur son apparence. Un athlète, c’est un corps en mouvement, presque un objet en soi, qui doit performer, aller au-delà des limites parfois, ça se lit directement dans la démarche, dans la façon de se tenir, dans les courbes des muscles. C’est leur CV un peu ! Katerine m’a permis d’ouvrir le film sur ces questions, d’étudier presque au microscope le quotidien du sportif et le point de bascule où tu décides de tout arrêter. C’était cette histoire que je voulais filmer. 

Vous filmez Nadia très proche, son corps surtout, d’abord comme un corps de nageuse, puis comme un corps attirant. Les corps des femmes sportives sont scrutés, commentés, jugés, à quel point aviez-vous conscience qu’il fallait aborder ces questionnements dans le film ? 

P. P : C’est une question qui est déjà en filigrane dans le film, sur le jugement, sur la femme dans le milieu sportif, sans que l’enjeu soit centré là-dessus. C’est aussi une question qu’on a abordé plusieurs fois lors de nos échanges avec Katerine. Donc je dirais que c’est dû à notre belle collaboration. L’idée c’était de montrer le corps, de l’assumer mais de ne pas l’érotiser, trouver l’équilibre. C’est un corps proactif, mais d’un autre côté, pourquoi ne serait-il pas attirant ? C’était aussi une conversation avec ma cheffe op sur le cadrage, sur ce qu’on devrait laisser en hors-champs, pour doser le désir et le fonctionnel. J’ai aussi tendance à aller chercher ce qu’il me manque dans les films que j’adore. Il y a un manque flagrant de films sportifs centrés sur une femme. Avec un corps hors-normes, c’est encore plus rare, alors que c’est tout à fait normal. Si le corps a cette forme, c’est pour performer au mieux.

Étant un ancien nageur, vous êtes-vous basé sur votre expérience pour écrire le scénario ? Est-ce que Katerine a eu son mot à dire, pour apporter un peu de son expérience également ? 

P. P : Nadia est écrite comme un personnage fictif. Je voulais faire un film sur quelqu’un qui n’était pas moi. Ensuite, Nadia est un personnage «idée» si je puis dire, j’ai tendance à écrire sans être influencé par une personne réelle en tête parce que j’aime beaucoup le processus de casting, c’est là où ton image mentale est testée par des vrais gens. Ma collaboration avec Katerine a commencé beaucoup plus tôt, sans savoir qu’elle deviendrait la star de mon film. J’ai commencé à échanger avec elle comme consultante au scénario, un peu officieusement parce que c’est vrai que je suis un ancien nageur, mais il y a une spécificité de l’athlète olympique que je n’ai pas connu. Les Jeux Olympiques, c’est un autre monde et même si mon film était une fiction, je voulais que ça ait l’air réel. En plus, j’aime bien faire des recherches pendant ma phase d’écriture, je bouquine beaucoup, j’apprends sur divers sujets, c’est enrichissant et un aspect que j’aime dans ce métier. C’était très important pour moi que des nageuses olympiques valident mon récit, qu’elles le trouvent crédibles dans l’atmosphère des JO. Je n’avais jamais rencontré Katerine, mais si on suit un peu la natation et si on habite au Canada, on ne peut pas ne pas la connaître ! Elle a fait partie des premières à lire le script. Je la trouvais très touchante en fait, très honnête, très vraie. Quand je suis rentré d’une de ces rencontres, j’ai parlé avec ma productrice et je lui ai dit « je pense qu’avec Katerine Savard il y a quelque chose». Les mois se sont écoulés et au fil des auditions, elle s’est révélée vraiment au dessus du lot, c’était un heureux hasard que la plus rapide en course soit aussi la plus forte aux auditions. 

« Un athlète, c’est un corps en mouvement, presque un objet en soi, qui doit performer, aller au-delà des limites parfois, ça se lit directement dans la démarche, dans la façon de se tenir, dans les courbes des muscles. C’est leur CV un peu ! Katerine m’a permis d’ouvrir le film sur ces questions, d’étudier presque au microscope le quotidien du sportif et le point de bascule où tu décides de tout arrêter »

Le film se passe pendant les JO de Tokyo 2020, qui ont été évidemment repoussés à cet été. Comment avez-vous recréé cette ambiance ?

P. P : Nous avons tourné le film en 2019, on a eu de la chance, la pandémie ne nous a pas impacté de ce côté-là. Notre boulot était déjà de créer une brèche dans l’espace-temps, faire les JO avant les JO. La question s’est d’ailleurs posée sur le choix de la ville. On aurait pu tout aussi bien aller à Rio ou carrément inventer une ville où les jeux pourraient avoir lieu dans le récit. J’aimais vraiment l’idée de Tokyo parce que le personnage est en errance dans la deuxième moitié du film. Si on avait choisi Paris par exemple, une québécoise qui va visiter la Tour Eiffel n’a pas le même vertige que si on la place dans un endroit où elle ne parle pas la langue, où la culture est très éloignée de la sienne. Ce moment où elle visite seule la ville, c’est un peu le début de son émancipation, elle coupe le lien qui la relie aux jeux. Tokyo est une ville dépaysante pour une occidentale, oppressante, presque intimidante à explorer. C’était la ville idéale pour toutes ces raisons, puis le village olympique était déjà construit ! Uniquement à l’extérieur par contre, nous avons tourné tous les intérieurs au Canada, la piscine de la compétition est une piscine québécoise. Même l’ambiance des gradins, tout est construit en post-production, les supporters sont des images de synthèses. Joëlle Péloquin, ma directrice artistique, a fait un boulot formidable de puzzle, afin de recréer aussi méticuleusement que possible la piscine olympique japonaise pas encore construite. Renée Sawtelle, ma costumière également ! Nous n’avions pas le droit d’utiliser les véritables mascottes, les maillots, etc … Elle a tout créé : les sigles, les combinaisons, jusqu’au moindre petit détail. 

Et on peut dire que ça fonctionne ! 

P. P : On avait un petit budget pourtant et vingt jours de tournage uniquement. Je pense qu’on a mis l’argent au bon endroit, pour que ce soit grandiloquent quand même un peu, ce sont les JO ! Mais le fait d’être indépendant force aussi d’avoir des moments plus minimalistes, on peut donc aller chercher l’intime et ça m’intéressait de creuser de ce côté aussi. 

La séquence de la compétition est complètement éloignée de ce qu’on voit dans les films de sport, la mise en scène nous met totalement en immersion et nous sort presque de l’expérience de spectateur, parce qu’on ne voit rien de la course. 

P. P : L’immersion était une volonté de ma part, de faire ressentir peut-être l’adrénaline, l’enjeu personnel de Nadia à ce moment précis. C’est sa dernière nage, la dernière pression sportive, il faut donc la vivre intensément. C’est vrai qu’on ne sait pas vraiment ce qui se passe autour. On a fait en sorte que même le commentateur soit inaudible, en jouant sur la réverbération de la piscine qui est censée être immense. Je voulais qu’on soit replié sur elle, que la concentration du spectateur ne soit pas polluée par autre chose. Le pari était que si l’enjeu est clair, je n’ai pas besoin que la course soit montrée dans son entièreté. On a joint un peu l’utile à l’agréable, ou plutôt au faisable, parce que l’immersion c’était aussi une façon économe de filmer la course. Le minimalisme du plan-séquence était finalement à notre échelle, malgré le défi technique. Ça fonctionnait philosophiquement dans la narration d’être collé à elle. Tu t’entraînes toute ta vie pour une course qui dure maximum deux minutes. Nous voyons la véritable expérience de l’athlète, l’idée du sacrifice pour quelque chose de si éphémère au final. Avec le chaos qui va avec aussi, à calculer les performances de chacune pour qu’elles finissent bien troisième ! Prises dans l’atmosphère, tout le monde y allait à fond. Tout devait fonctionner en une prise. Moi je ne nageais pas, mais je crois bien que c’est mon cœur qui a fait le plus de cardio ce jour-là ! 

En parlant de plan-séquence, comment s’est passée votre collaboration avec la cheffe opératrice Stéphanie Weber Biron ?

P. P : Elle aimait le défi justement. Elle a souvent accompagné des documentaires ou des films sans forcément de budget, donc elle est capable de faire des trucs assez funky avec trois fois rien. Je trouvais que c’était la bonne personne parce que je voulais que le film soit coloré, expressionniste, pas toujours collé au réel. C’est elle qui filme, avec sa propre caméra, elle a donc un rapport privilégié avec le regard que je veux transmettre sur les personnages. On a fait beaucoup de rencontres en amont du tournage et j’aimais vraiment sa façon de cadrer, son regard. Surtout qu’une grande partie du travail avec les athlètes était de les rendre à l’aise et Stéphanie est une personne très chaleureuse, elle a tout de suite eu le feeling qu’il fallait. C’était un très beau ballet à voir, une osmose incroyable entre les nageuses et la caméra. Stéphanie accueillait toutes les audaces stylistiques avec enthousiasme, elle a même inventé des dispositifs pour la caméra pour que ce soit plus facile de filmer dans la piscine. Dans les tous premiers meetings, on voulait que la séquence de compétition soit intégralement en plan-séquence, mais le budget a été notre limite, pas la technique. Elle a été la dernière à baisser les bras ! 

« Aborder l’intimité pour la première fois devant une caméra, c’est intimidant et surtout gênant. C’est une conversation à avoir, poser des limites avant même de répéter. Ce qui peut être no big deal pour moi, dans mon siège de réalisateur, peut être traumatisant pour l’interprète »

Votre équipe comporte des femmes cheffes de poste : production, image, son, montage. Où se situe le Québec sur les questions de parité ? Est-ce un aspect auquel vous faites attention lors de la constitution de votre équipe ? 

P. P : Ce n’est pas quelque chose que je cherche à tout prix, mais je suis en accord avec le fait de mettre la question de parité au sein des tournages. Nous avons de très bonnes techniciennes québécoises, et les plus amène pour le film étaient des femmes, heureux hasard ou non, ça s’est passé comme ça et c’est tant mieux ! Il y des quotas qui ont été mis en place, seulement pour les scénaristes et les metteurs en scène au Canada. Sur papier, le film n’y rentre pas parce que j’ai réalisé et écrit mon film, pourtant, dans nos meeting de production, à part le directeur de production, le régisseur et moi, il y avait une majorité de femmes dans des chefs de poste comme tu l’as dit. Du coup, on peut se poser la question de l’efficacité du calcul de ce quota. Quid des productrices, directrices photo, tous les postes importants ? Dans le contexte du cinéma, ça me paraît trop léger de questionner la parité uniquement sur ces deux postes. Et si je peux me permettre, pour les gros budgets, les questions de quotas n’existent plus. C’est compensé par les courts métrages ou les documentaires, où là oui c’est vrai, on retrouve des femmes à foison mais pourquoi ne sont-elles pas sur les gros blockbusters ? La conversation devrait se tourner vers cette hypocrisie maintenant. Au Québec, on commence à avoir un bon bassin de réalisatrices, des voix ethniques multiples, on voit quand même les changements se profiler et c’est prometteur pour la suite. Même en termes d’écriture, on voit enfin des rôles de femmes complexes ! On me dit souvent « ohlala tes personnages féminins sont si ambivalents », comme si c’était surprenant, c’est flippant comme réflexion. 

Nadia était un rôle exigeant, notamment sur la notion d’intimité et de sexualité. Je pense à la séquence de la fête entre athlètes.

P. P : Je ne suis déjà pas un réalisateur très autoritaire dans la direction d’acteur et notre collaboration a été plus basée sur la communication plutôt que dans un rôle bien définie metteur en scène/interprète. Vu qu’elle avait lu le scénario bien en amont, qu’elle avait déjà pu me faire des retours pour l’améliorer, cette sorte de communication a perduré sur le tournage. Pas seulement Katerine d’ailleurs, elles ont toutes été très actives dans l’élaboration de leur personnage. Jusque dans les scènes d’intimité. Embrasser quelqu’un pour des acteurs entraînés, c’est juste un boulot comme un autre. Mais aborder l’intimité pour la première fois devant une caméra, c’est intimidant et surtout gênant. C’est une conversation à avoir, poser des limites avant même de répéter. Ce qui peut être no big deal pour moi, dans mon siège de réalisateur, peut être traumatisant pour l’interprète. Le rapport à l’intime est très personnel et même si c’est pour de faux, même si c’est du cinéma, c’est un équilibre à avoir entre ce que tu veux avoir dans le cadre et ce que tu fais subir à ton actrice, encore plus quand c’est la première fois qu’elle joue devant une caméra. L’idée n’est pas de piéger les gens, surtout quand on parle d’intimité. En tout cas, ce n’est pas mon délire. 

C’est important d’aborder cette responsabilité en tant que réalisateur,  quand on voit les témoignages de plus en plus nombreux d’acteurs mais surtout d’actrices concernant les scènes de sexe et/ou de violence sur les plateaux de cinéma. 

P. P : Je ne comprends vraiment pas comment on peut piéger de la sorte des personnes avec qui tu travailles. Il faudrait arrêter de voir les acteurs comme des faire-valoir mais comme des collaborateurs. Si je brise ta confiance pour un plan, ça n’a plus aucun sens. Tu parles de responsabilité et c’est vraiment le terme juste. Je me sentais responsable du regard que j’allais poser sur elles. Ce serait la première fois qu’elles allaient se voir de la sorte sur un écran énorme, ça me paraissait impensable de ne pas en discuter avant.

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