FÉMINISMES ET POP CULTURE – Rencontre avec Jennifer Padjemi

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Pour accompagner la sortie de son livre Féminismes et Pop culture, l’autrice Jennifer Padjemi a accepté de répondre à nos questions concernant son processus d’écriture. 

Quelle a été la genèse de cet essai ? 

Jennifer Padjemi : Le projet a mis plusieurs années à germer. Je pense que le point d’orgue a été la fin de la décennie qui approchait avec l’envie de tirer un bilan, notamment d’un point de vue culturel : qu’est-ce qui avait évolué ou non, que pouvait-on analyser, remettre en question etc…
En dix ans, la majorité des sujets de société ont pris une ampleur telle dans les œuvres culturelles et la pop culture en général (MeToo, les questions de corps, de santé mentale, le racisme etc.) qu’il me paraissait important de retracer tout cela avec de la nuance et un peu de recul. 

Tous les sujets traités sont globalement en lien et en continuité avec tout le travail effectué avec Miroir, miroir mon podcast sur les représentations du corps et de l’apparence. Même s’il ne s’agit pas uniquement de corps ici, il est quand même question d’identification et d’images que la société, et en l’occurrence la télévision, les magazines et les réseaux sociaux nous renvoient. Autant de questions qui se posent comme : comment on se sent représentés ou non, comment on se construit face à cette pop culture qui prédomine nos vies…

« De la popularisation de certains hashtags à l’affaire Weinstein en passant par la tournée de Beyoncé ou l’arrivée de nombreuses séries, toutes ces dates ont un lien entre elles et ont marqué d’une manière ou d’une autre le tournant de la décennie. »

Comment avez-vous choisi les sujets ? 

J.P : J’ai mêlé les sujets qui ont vraiment marqué cette décennie et mon expérience personnelle. Je voulais partir de l’impact qu’ils avaient eu sur moi en tant que femme noire vingtenaire pendant les années 2010, tout en les mettant au sein d’une perspective plus large. J’aurais pu parler de tant de choses. Il a fallu faire des choix avec une ligne directrice qui traverse notre époque. Par exemple, dans mon plan de départ, j’avais mis un chapitre sur la maternité. Au fil de l’écriture, cela ne collait pas avec le reste.  Moi-même n’étant pas encore mère, je ne me sentais pas d’y consacrer un chapitre entier; j’ai donc évoqué le sujet ailleurs sans lui consacrer un bloc entier. 

De quelle manière avez-vous réalisé vos recherches ? 

J.P : J’ai, en premier lieu, listé tous les événements culturels marquants de la décennie (il y en a eu tellement !) et d’identifier ceux qui avaient eu un réel impact sur la société. De la popularisation de certains hashtags à l’affaire Weinstein en passant par la tournée de Beyoncé ou l’arrivée de nombreuses séries, toutes ces dates ont un lien entre elles et ont marqué d’une manière ou d’une autre le tournant de la décennie. L’idée était de pouvoir faire écho avec ma propre évolution et comprendre comment et pourquoi ils m’ont aidée à me construire. 

J’ai aussi identifié et lu les livres qui étaient intéressants pour inclure des thématiques au sein de théories plus globales : comprendre l’intersectionnalité en prenant l’exemple d’une série c’est bien, mais le lier à une histoire et un contexte systémique c’est encore mieux. 

Il était essentiel pour moi-même, mais aussi pour les lecteur.ices de comprendre le macro (la globalité des problématiques sociétales) avant d’aller vers le micro, avec des exemples concrets avec lesquels on peut s’identifier. 

Comment s’est déroulé le visionnage des séries et des films ? 

J.P : J’avais un plan détaillé que je souhaitais respecter pour chaque grande thématique. Comme pour la bibliographie, chaque série et film étaient listés en fonction du sujet; parfois juste pour les citer et donner un petit exemple, d’autres fois comme un vrai cas d’école. Pour être efficace, j’ai noté les séries qui nécessitaient de ne revoir que quelques épisodes ou quelques extraits, et celles où il valait mieux (re)voir des saisons entières pour bien comprendre ce qui se jouait globalement. Ensuite, il fallait pouvoir faire le lien avec des ouvrages et/ou des événements passés et même d’autres séries que je cite parfois sans aller plus loin. 

Je pense que le plus difficile a été de faire des choix, puisque malgré tout ce que je cite, j’aurais pu donner davantage d’exemples, mais il fallait rendre la lecture digeste et agréable à lire. Surtout pour les personnes qui ne connaissent pas les séries/ouvrages dont je parle. Le but était de pouvoir isoler et décrire certaines scènes sans trop spoiler les personnes qui découvraient, tout en détaillant ce qui était important à analyser. 

Pourquoi avoir laissé tant de place à la série Grey’s Anatomy

J.P : Je trouvais cela intéressant de pouvoir analyser une série (la seule) qui a traversé la décennie entière, en débutant au milieu des années 2000 et qui est encore en cours de diffusion; cela permet de voir que certaines thématiques qui nous paraissent évidentes aujourd’hui étaient une révolution à l’époque. 

J’ai par exemple vu plusieurs fois certains épisodes de cette série en faisant le rapprochement avec toutes les autres séries parues avant et pendant sa diffusion. 

Y-a-il eu un sujet, une série plus difficile ou sensible à travailler ? 

J.P : Les chapitres les plus difficiles ont été sur les violences sexuelles et la santé mentale. J’analyse des épisodes qui en parlent, et en général ce ne sont pas ceux qu’on s’amuse à revoir pour le plaisir tant ils marquent la première fois. Donc revoir des scènes de violences, notamment celle du suicide dans 13 reasons why n’était pas vraiment une partie de plaisir. Pourtant, il était important de ne pas m’emmêler les pinceaux entre mes souvenirs et ce qui se passait vraiment en détail. Ce sont des sujets sensibles, mais tout me passionne. Globalement, c’est un travail qui m’a beaucoup appris et donné du plaisir “intellectuel”, même quand ça n’était pas “fun”. 

13 reasons why de Brian Yorkey

Quelles ont été les étapes dans la rédaction de ce livre ? 

J.P : Les étapes ont commencé par un synopsis très détaillé qui me servait autant qu’à moi qu’à mon éditrice — je dis souvent aux personnes qui ont une idée, quel que soit le projet, une série, un livre, un court-métrage etc., que c’est l’étape la plus importante (et la plus pénible disons-le). C’est à ce moment-là que tout se construit. L’idée qui a eu le temps de germer dans ta tête devient plus concrète. Grâce à ce travail, on réalise si l’on a assez de matière pour tenir le bon bout, mais surtout pour créer une ligne directrice logique. 

L’étape suivante est celle des recherches supplémentaires et du travail général avant même d’entamer l’écriture : l’organisation de chaque chapitre. Aussi les extraits de livres, séries, films, d’articles qui peuvent appuyer le propos (ou non), ceux qui ajoutent une dimension supplémentaire à une idée ou qui amènent ailleurs.

Il y a ensuite l’étape de l’écriture qui jongle avec celle des recherches, l’une apportant à l’autre et vice versa. Puis, c’est l’étape de la réécriture, relire, réécrire avec des allers-retours avec l’éditrice qui me proposait d’aller plus loin dans mon propos ou au contraire d’être plus succincte par moments. 

Enfin, l’écrémage sur la base de ce qui commence à ressembler à la fin. Cette étape est sans doute la plus importante. Celle-ci va permettre à l’ensemble d’être cohérent, d’aérer certaines lourdeurs, de fluidifier la lecture et d’avoir une ligne claire du début à la fin, comme une boucle. 

Comment avez-vous trouvé votre maison d’édition ? 

J.P : J’ai une agente qui m’a mis en lien avec cette maison d’édition qui correspondait bien à ce que je recherchais; une autre maison d’édition était également intéressée. Mon choix s’est rapidement arrêté sur Stock. 

Avez-vous d’autres projets ou idées que vous souhaitez développer prochainement ? 

J.P : Oui, j’ai un podcast documentaire et un documentaire pour la télévision qui sont en cours, toujours en lien avec les sujets que j’explore depuis un moment… Au niveau de l’écriture, j’ai des idées de fiction contemporaine aussi bien de manière littéraire que scénaristique; d’essais autour de certaines questions de société en lien avec la pop culture (encore et toujours, ça ne s’essoufflera jamais), de fiction Young Adult, de poésie; de tellement de choses ! Certains sont en voie de germination, d’autres sur un temps bien plus long. Ils sont au chaud et verront le jour en temps voulu ! 

Aimeriez-vous renouveler cet exercice pour les années 2020 ? 

J.P : Je pense qu’il y aura énormément d’événements à analyser dans la pop culture à la fin des années 2020, cela donnera peut-être lieu à un Tome 2, on verra bien ! (rires).

Un grand merci à Jennifer Padjemi pour la générosité et la précision de ses réponses. 

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