SOUS NOS YEUX : Rencontre avec Iris Brey

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À l’occasion de la sortie du livre Sous nos yeux, petit manifeste pour une révolution du regard, nous avons pu discuter avec Iris Brey de la genèse de cet ouvrage féministe à destination des adolescent‧es. Un livre pédagogique et ludique qui reprend des notions déjà énoncées dans son précédent essai, Le regard féminin, une révolution à l’écran (une ressortie du livre au format poche est prévue pour le 8 avril, édition Points). 

Quelle est la genèse de ce livre ? Comment est née la collaboration avec Mirion Malle ? 

Iris Brey : Marianne Zuzula, l’éditrice de La Ville Brûle, m’a contactée après mon passage dans l’émission Quotidien de Yann Barthès et m’a proposé d’écrire un livre qui s’adresse aux adolescents et aux adolescentes. Elle s’était rendue compte qu’il y avait un réel besoin de faire de la pédagogie autour de ces questions, sur la représentation du corps des femmes notamment. C’est elle également qui m’a proposé cette collaboration avec Mirion parce qu’elle avait déjà travaillé sur plusieurs livres avec cette maison d’édition. Je suis son travail depuis un certain temps et j’ai été ravie d’avoir l’opportunité de collaborer avec elle. Malheureusement, notre travail a été assez indépendant car Mirion habite au Canada. Nous ne nous sommes toujours pas rencontrées ! J’ai écrit le texte seule et Mirion a produit ses dessins par la suite. Cette collaboration a été très fluide, nos travaux respectifs se dialoguaient déjà entre eux. Je lui faisais une confiance totale. 

Votre livre se veut très pédagogique. Le fait d’y inclure des illustrations, était-ce un moyen fort d’imprimer vos dires ? 

I.B : Ce sont plus que des illustrations pour moi, c’est un autre récit qui vient s’unir avec le mien. Je voulais vraiment que ce soit une autre forme de langage qui se crée tout au long du livre. Évidemment, mettre en image ce que je décris est une manière ludique de comprendre toutes les notions. Je trouvais aussi très important que l’on voit certaines choses dont je parle. Un dessin a parfois beaucoup plus de pouvoir qu’une simple description. Cela impacte l’imaginaire différemment. 

Les adolescent‧es sont la cible de l’ouvrage, pourtant nous avons parfois l’impression que vous vous adressez aux anciens adolescent‧es, qui ont grandi avec Dawson ou Gossip Girl et qui n’avaient pas forcément relevé à quel point ces séries portent en elles la culture du viol ou des représentations très archétypales des femmes. 

I.B : C’est intéressant que vous me disiez cela parce qu’en écrivant ce livre, j’ai décidé de me replonger dans les séries que je regardais adolescente et surtout de choisir des films et des séries accessibles pour les adolescents et adolescentes d’aujourd’hui. Gossip Girl et Dawson ont refait surface dernièrement sur Netflix. Parler de ces séries vient donc de mon expérience personnelle. C’est très instructif de se rendre compte à quel point la culture du viol était aussi présente dans mon quotidien, de manière tout à fait insidieuse. Je trouvais ça encourageant de se dire que je pouvais revisiter ces œuvres-là et voir des choses que je ne voyais pas il y a dix ans. Ces séries disparaîtront, mais elles ont cependant marqué toute une génération, il fallait donc les inclure dans mes exemples. Pour moi c’est un livre qui s’adresse aux adolescent‧es mais aussi aux jeunes adultes et peut-être même aux adolescent‧es à venir. Il faut s’intéresser à ce qui a été fait pour comprendre ce qu’on ne veut plus voir aujourd’hui. 

Gossip Girl de Josh Schwartz et Stephanie Savage (2007)

Est-ce qu’on peut voir un lien justement entre cette nouvelle génération, qui est beaucoup plus éveillée à ces questions et les nouvelles séries qui émergent, qui remettent en question toutes ces représentations biaisées ? 

I.B : Je ne sais pas s’il existe un lien. Je pense que ces voix qui racontent le désir, qui expriment la notion d’égalité par exemple, existent depuis toujours. Ces séries ont toujours trouvé leur public. C’est plus une question de temporalité, nous sommes à un moment où nous les mettons plus en valeur. Une résonance se crée avec, ou à cause de l’actualité. Cependant, la génération qui arrive est tellement plus conscientisée ! Un dialogue peut maintenant avoir lieu avec leur expérience du quotidien. Alors que pour nous, je parle notamment de ma génération, il y avait un effet de surprise de voir des choses aussi contemporaines. Cet effet de surprise est moins présent pour une génération qui grandit avec des notions déjà imprimées autour d’elle. 

«J’appelle humblement dans ce livre la nouvelle génération à désirer autrement, à penser au-delà de ce qu’on nous montre»

C’est pour cette raison que vous vous appuyez sur des données chiffrées ? Pour leur permettre d’avoir tous les outils de conscientisation ? 

I.B : Ces données sont importantes pour plusieurs choses. Elles permettent de comprendre l’étendue du problème. Je les vois comme une aide précieuse pour mes lecteurs et mes lectrices, pour leur donner des points d’argument. C’est important d’avoir des faits pour pousser plus loin la réflexion, voir que ce n’est pas qu’une impression et qu’il existe des choses qui ne peuvent plus être acceptables. On nous dit souvent que tout va bien. Il y a une évolution donc on ne peut plus se plaindre aujourd’hui. Pourtant, quand on regarde ces chiffres de plus près, on voit bien que l’évolution dont on parle est assez minime. La prise de conscience est bien présente, mais le changement prend du temps et ces chiffres sont là pour que cette génération puisse continuer à faire évoluer les choses. Il était important pour moi d’avoir une femme en couverture avec une caméra, pour avoir une image concrète de ce que peut représenter ce changement. On voit bien que le problème ne vient pas du désir de prendre une caméra, les chiffres le prouvent. 50% d’étudiants en école de cinéma sont des femmes. Cela veut dire que cette génération, qui est déjà dans ces écoles de cinéma, a envie de faire des images mais n’y arrive pas. Il faut donc réfléchir à tout un système de pouvoir qui a été mis en place. Il est essentiel d’avoir ces chiffres, pour dénoncer les rouages de ce système. 

C’était donc important pour vous de mettre dans le sous-titre le mot “révolution” ? 

I.B : Oui car il faut non seulement une révolution du regard mais aussi une révolution du désir. Pour moi, les deux sont liés. J’appelle humblement dans ce livre la nouvelle génération à désirer autrement, à penser au-delà de ce qu’on nous montre. On m’avait beaucoup reproché le terme de “redresser le regard” dans mon précédent livre [Le regard féminin, une révolution à l’écran], comme si je voulais faire du révisionnisme. Alors que je voulais exprimer une définition plus proche du terme anglais “look up”, aller chercher au-delà, s’élancer. C’est cet élan qui m’est primordial et que j’ai voulu exprimer à nouveau dans cet ouvrage.


Sortie le 2 avril 2021, aux éditions La Ville Brûle