RENCONTRE AVEC LES COMPOSITRICES FREDRIKA STAHL ET UELE LAMORE – Festival de Cannes

Moi je vois cet exercice comme le fait d’être au service de quelque chose. Y a rien d’autre que le film. Ça devient l’identité pensante de mon travail.

UELE LAMORE – Compositrice

C’est sous un soleil matinal et radieux que nous avons rejoint deux compositrices, invitées par la SACEM, dont les films sont présentés à Cannes cette année. Fredrika Stahl a composé la musique du film Piccolo Corpo de Laura Samani, présenté à la Semaine de la Critique tandis que Uele Lamore a composé celle du premier long-métrage d’Aïssa Maïga, Marcher sur l’eau présenté, quant à lui, à la sélection officielle dans la sélection pour le climat.

Deux personnalités, deux parcours pour deux compositrices dont la rencontre provoque des étincelles d’inspiration.

Quand vous avez commencé votre métier, est-ce que vous aviez déjà envie de devenir compositrice pour le cinéma ?

Uele Lamore : Pas du tout ! Je n’y avais jamais pensé et pour être parfaitement honnête ça ne m’intéressait pas du tout. Par contre j’avais toujours voulu faire de la musique pour des animés ou pour des films d’animation. Comme j’ai des potes designer, j’ai pu composer quelques musiques pour des courts métrages d’animation puis j’ai eu l’opportunité de composer pour le film d’Aïssa Maïga, pour lequel je suis là, Marcher sur l’eau. J’aime beaucoup. C’est moins nombriliste que d’être seule dans un studio et ça me donne l’impression d’être un grain de sable sur une plage.

Fredrika Stahl : Pour moi ça a toujours été un rêve mais j’ai commencé par faire des albums solo. Quatre. Mais c’était toujours un objectif pour moi de faire de la musique à l’image sauf que je n’avais jamais fait de films. J’avais fait un peu de pub mais c’est tout. Effectivement, moi aussi j’ai composé en studio et c’est vrai que c’est très auto-centré et on se sent rapidement seule. Au bout du quatrième album je n’avais aucune envie d’enchaîner sur un cinquième. J’ai eu une perte d’envie mais l’idée d’aller à la rencontre d’autres personnes me séduisait. J’ai toujours des images en tête quand je compose mais de me mettre au service des images de quelqu’un d’autre je n’avais jamais fait. Ça faisait des années que je me renseignais pour le faire mais je recevais des réponses très négatives : « oulalalala c’est très compliqué… faut connaître les réal ». J’ai finalement un peu fait du forcing et mon éditeur m’a parlé du film Demain de Cyril Dion et Mélanie Laurent. Je suis rentré chez moi et j’ai composé une chanson. Je l’ai envoyé et c’était un peu la cata parce qu’ils voulaient quelque chose de positif et j’avais composé une musique très dramatique sur la fin du monde (rires).

Piccolo Corpo de Laura Samani ©Arizona Distribution

J’ai eu de la chance parce qu’ils commençaient seulement à monter le film donc ils ont pu insérer ma musique à un moment. Par la suite, j’ai composé beaucoup de musiques pour leur montrer que je pouvais faire quelque chose de plus positif. C’était une expérience dingue. J’ai pu travailler en équipe et ça m’a apporté de la fraîcheur, de la créativité.

Et pour Piccolo Corpo ?

F. S : C’était une expérience incroyable parce que tout était fait acapella avec des locaux. Ils n’avaient jamais enregistré en studio, jamais enregistré avec des casques et tout le matériel. C’était vraiment très brut.

Et vous, pour Marcher sur l’eau ?

U. L : La rencontre pour le film… je m’en souviens j’étais en concert à Lille et on m’a envoyé un scénario pour me demander si ça m’intéressait de faire la musique de ce film. J’étais vraiment intéressé. Quand j’y suis allée je me suis rendu compte que c’était Aïssa [ NDRL : Maïga ] J’étais trop saucée ! Je me souviens que je la voyais à la télé quand j’étais ado. On s’est trouvé beaucoup de points communs et on s’est de suite super bien entendu. Après dans les petits papiers comment ça s’est passé… ? Je ne sais pas du tout.

Je n’avais pas forcément envie de travailler avec Aïssa enfin je ne savais pas qu’elle faisait un film. D’ailleurs c’est super impressionnant parce qu’elle a vraiment un regard de cinéaste. Le film est beau et je suis certaine qu’elle va faire de superbes choses dans le futur. Je suis quelqu’un qui marche au hasard (rires). Ma vie est une succession de coïncidences. Je me sens vraiment chanceuse de l’avoir rencontré !

La composition de musique de film elle peut parfois paraître abstraite pour des gens qui, comme moi, ne composent pas. Pourriez-vous expliquer comment vous travaillez ?

U. L : Honnêtement y a tous les cas de figures. Actuellement je suis en train de travailler sur un film d’horreur où je dois commencer à envoyer des morceaux alors que je n’ai pas vu une seule image. J’ai beaucoup parlé à la réalisatrice. On voit à peu près où on veut en venir toutes les deux. Le film d’Aïssa était quasiment terminé quand j’ai commencé à travailler dessus. Quand tu fais de l’animation ça n’a rien à voir par exemple. Il faut souvent travailler avec des animatiques. Après ça dépend quel score tu fais : est-ce que tu as du budget pour avoir un orchestre ? Est-ce que tu vas travailler sur quelque chose de plus atmosphérique ?

Moi je vois cet exercice comme le fait d’être au service de quelque chose. Y a rien d’autre que le film. Ça devient l’identité pensante de mon travail. Tu es vraiment là pour ajouter un habillage. Je le vois comme quelque chose de très noble. Parfois les gens se disent que c’est long et chiant. Oui, ça peut l’être mais t’as tellement l’impression de construire quelque chose.

F. S : Comme tu dis c’est vraiment du cas par cas. Par exemple sur Demain, j’ai composé sans rien, sans voir les réals. Puis il y a certains morceaux où on échangeait beaucoup. Ils me faisaient directement des retours pour me dire « on veut une chanson pour ce thème ». Je réfléchissais dans mon coin puis je leur envoyé un truc. C’était des allers-retours pendant neuf mois. Pour Demain, ils n’avaient pas terminé de filmer pendant que je composais. Il n’y a pas de règles.

Vous échangez beaucoup avec les cinéastes ?

U. L : Totalement ! Avec les cinéastes mais surtout avec ton/ta responsable musique et le/ la monteur·se. C’est beaucoup d’échanges. Surtout au début. Si ça se passe bien, tu n’en as plus autant besoin parce que tu sais ce que désire l’autre et on se comprend beaucoup plus vite.

L’inspiration vient de là aussi, non ?

U. L : Dans mon cas, à partir du moment où je dis que je veux travailler sur un film c’est qu’il m’inspire à la base. À chaque fois que fais un truc je suis méga passionnée au point d’en devenir nerd et geek. L’inspiration n’est pas une question. Si j’ai vraiment envie de le faire ça me procure une fièvre où je me dis « j’ai trop trop envie de faire cette musique ». Bon après t’as peur de trop en faire et de t’épuiser…

F. S : Et ça fait limite partie du processus d’essayer aussi des choses qui ne vont pas, de prendre un peu la température. Parce que y a des réals qui sont très très justes au niveau des mots qu’ils emploient mais y en a d’autres c’est plus difficile. « Est-ce que ça peut être un peu bleu ? » (rires). Du coup ça fait partie du processus d’envoyer des choses en ne sachant pas si ça va être ce qui est recherché.

Mais tu as raison. La personne avec laquelle tu as le plus d’échanges c’est le monteur son enfin c’est plus souvent une monteuse d’ailleurs. Parce que c’est une question de rythme.

Donc si l’échange ne se fait pas c’est compliqué…

U. L : Certes mais en même temps est-ce que notre travail c’est pas aussi de faire en sorte que ça se passe bien ? Une grande partie de notre travail…et ça je pense qu’il faut qu’on en parle plus… c’est qu’il y a un aspect humain très important. ll faut réussir à gérer les autres. On ne travaille pas au même rythme. Bien sûr parfois tu tombes sur des cons et ils sont cons, y a rien à faire. Après c’est aussi à toi d’accepter et de gérer ça. On est aussi là pour éteindre des incendies. À partir du moment où chacun·e est là et fait son travail correctement, il n’y a aucune raison qu’il y ait des problèmes.

Marcher sur l’eau d’Aïssa Maïga ©Les Films du Losange

F. S : Je n’ai fait que deux films mais j’ai quand même l’impression qu’avant la décision finale de « ok c’est toi qui fera mon score » y a quand même un temps d’attente. C’est pas « j’aime ta musique donc ». C’est tellement personnel. Pour moi y a toujours eu ce petit temps de réflexion pour savoir si ça va le faire ou pas. Les réals avec qui j’ai travaillé on est devenu très proches.

Vous m’avez parlé du fait d’être seules en studio mais j’ai l’impression qu’au final c’est très important pour vous d’être entourées ?

F. S : Avoir les deux c’est génial ! Quand tu es toute seule à échanger avec toi-même ça peut prendre une éternité pour te décider. Quand tu travailles pour un film tu es à son service. Avoir les deux ça permet un équilibre. Tu es contente quand tu sors d’un film. Tu te dis « super maintenant je fais tout comme je veux » mais quand tu retournes sur un film tu trouves ça tout aussi génial. Je ne pourrais pas arrêter l’un ou l’autre.

Vous avez des envies pour le futur ?

U. L : J’ai dit que je voulais absolument faire un film d’horreur et j’en fais un. J’ai dit que je voulais absolument faire un film d’animation et hier j’ai eu la nouvelle que je vais en faire un. Je vais donc me concentrer là-dessus. J’ai également un album qui sort l’année prochain donc je suis pas mal occupée.

F. S : Moi c’est aussi mon rêve de faire un long métrage d’animation !

Pourquoi l’animation en particulier ?

U. L : Moi j’adore l’animation ! J’aime le cinéma grâce à l’animation. J’ai grandi avec et je trouve que les plus belles BO sont celles des films d’animation. C’est ma culture. Même le processus je le trouve génial. Mon père est peintre donc j’ai toujours aimé les dessins même si maintenant tout est beaucoup fait avec des ordinateurs le principe est le même.

F. S : Moi je ne sais pas trop pourquoi mais j’adore. Je trouve que l’animation a toujours une musique très particulière. J’aime les choses un peu fantaisistes, un peu spooky. Petite j’ai été marqué par L’étrange Noël de Monsieur Jack. J’adore Danny Elfman ! Y a un côté magique que j’aime énormément.

Peut-être une liberté de ton ?

F. S : Ça je ne sais pas ! Ça doit probablement dépendre du/ de la réal. Sur Demain j’ai eu carte blanche sur la musique par exemple.

U. L : Je pense que justement ça doit être moins parce que si tu fais un film d’animation pour un jeune public faut y prêter bien attention. Le film que je vais faire est pour les 7-10 ans. Il faut se mettre à la hauteur d’un public qui n’a pas forcément ton âge et qui as des étoiles dans les yeux. Je me souviens de la première fois où j’ai vu le Roi Lion. La musique me mettait des étoiles dans les yeux.

… et faire naître des inspirations ?

U. L : Carrément ! J’ai commencé à vraiment m’intéresser à la musique après avoir découvert Le Seigneur des anneaux. Je me souviens avoir vu un documentaire sur le film où Howard Shore parlait de son travail. Il disait qu’il avait fait des recherches sur les instruments musicaux plus anciens. Je trouvais ça génial.

Et pour vous Fredrika, y a eu un déclic précis quand vous étiez plus jeune ?

F. S : J’ai remarqué très jeune que la musique me mettait dans un état particulier. Quand j’étais petite j’avais un piano et quand je jouais même une seule note c’était comme si on appuyait sur un bouton. Ça ouvrait un tuyaux. Ça me procurait quelque chose de particulier. Je ressentais les vibrations. Je pouvais pleurer facilement. Je suis quelqu’un de très émotive et hyper sensible. Enfant c’était difficile à vivre. La musique était un moyen pour moi d’en faire une force et quelque chose de constructif.

Merci à Ophélie Surelle, Pierre et la SACEM.


Notre couverture de la 74ème édition du Festival de Cannes

Pauline Mallet

Rédactrice en cheffe de Sorociné

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