FRAMING BRITNEY SPEARS

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Born to make you happy

Tout le monde connaît l’histoire de Britney Spears. De sa majorité à aujourd’hui, les médias se sont emparés de chaque parcelle de son intimité pour la livrer en pâture à la Terre entière. Difficile alors de passer à côté de ses déboires amoureux, de ses problèmes judiciaires et de son “pétage de plomb” qui lui vaudra d’être la cible de toutes les moqueries et faire la une de tous les tabloïds. 


Dans Framing Britney Spears, la réalisatrice Samantha Stark dévoile la remarquable enquête menée par le New York Times autour de la mise sous tutelle de la pop-star par son père, depuis près de 12 ans. Plus qu’une biographie, le documentaire retrace sa vie à travers l’odieux traitement médiatique dont elle a été la cible depuis le début de sa carrière. Plusieurs personnalités se succèdent à l’écran – proches de la star, avocat, agent mais aussi paparazzis – et racontent l’envers du décors et la descente aux enfers d’une star mondiale que l’Amérique a pris plaisir à construire et à briser en milles morceaux. 

Miss « American Dream »

1999, l’époque MTV bat son plein et le single Baby One More Time…  est à la tête du hit parade. Britney Spears est sous les feux des projecteurs depuis l’âge de ses dix ans, après un passage au Mickey Mouse Club, et apparaît à ses dix-huit ans dans son clip le plus célèbre, en tenue d’écolière catholique. La jeune chanteuse incarne le produit marketing parfait : elle est à la fois la copine sympathique qu’on rêve d’avoir (et de devenir) et la fille sexy qui chante des paroles au sous-texte particulièrement sexuel. Si le documentaire la dépeint comme une femme parfaitement en contrôle de son image à l’aube de sa carrière, son traitement médiatique est lui, particulièrement effrayant.

A peine majeure, la chanteuse fait le tour des plateaux télévisions où elle est sans cesse réduite à sa poitrine et à sa sexualité. Son corps devient un objet médiatique, dont la presse dispose à sa guise : les questions sur sa virginité titillent une curiosité malsaine, et viennent en même temps confirmer l’image de fille prude qu’on aime lui accoler. C’est tout le paradoxe de son hyper-sexualisation : dès lors que Britney Spears affirme sa sexualité et sa féminité, et reprend le contrôle de son corps, elle est humiliée par l’opinion publique.

Comme Miley Cyrus bien plus tard – elle aussi ancienne star Disney -, Britney Spears est accusée de véhiculer une mauvaise image et porte sur ses épaules la responsabilité de la féminité. Un slut-shaming permanent qui l’humilie avec une violence inouïe sur ses tenues jugées trop provocantes et qui, selon l’opinion toujours, vient ternir l’image de la star, et lui valent même des menaces de mort. Sa rupture avec Justin Timberlake, qui l’accuse d’adultère, enfonce définitivement le clou : les médias font d’elle un monstre sans cœur, loin de l’idéal qu’ils avaient eux-mêmes forgé. Comme souvent, les femmes tiennent le mauvais rôle. Les amourettes adolescentes sont livrées aux yeux du monde, scrutées, analysées : l’infidélité supposée – qui rappelle le traitement de la rupture Stewart / Pattinson – sera particulièrement favorable à la carrière de Justin Timberlake, qu’il exploite jusque dans son clip Cry Me A River

Sous l’enfer des projecteurs

Britney Spears est la proie favorite des paparazzis qui traquent la moindre image “subversive”. On se demande, rétrospectivement, comment des images d’une telle inhumanité ont pu être acceptées pendant près de deux décennies. L’invasion anxiogène des photographes, qui braquent leurs objectifs sur ses moindres faits et gestes, côtoie la violence misogyne des journalistes qui franchissent toujours plus la barrière de l’intimité. Les médias fabriquent de toute pièce une autre histoire de la star, beaucoup plus sinistre : après la mauvaise fille, elle est la mauvaise mère qui mettrait ses enfants en danger, alors même qu’elle souffre d’une dépression post-partum. Sa féminité est scrutée dans les moindres recoins, et l’on vient se glisser dans chaque faille pour briser l’image de la femme parfaite à laquelle on la fait correspondre. Britney Spears est victime d’un harcèlement duquel elle ne pourra difficilement se détacher durant sa vie. 

Si aujourd’hui les questions de santé mentale sont peu à peu valorisées, elles sont encore taboues en 2007. Le voyeurisme particulièrement malsain des médias poussent la star dans ses retranchements, et s’amuse de la descente aux enfers. Ce qui est perçu comme le “pétage de plomb”, devenu un véritable événement de la pop-culture, est pourtant une affirmation de son contrôle : en se rasant le crâne, Britney Spears s’émancipe de la féminité qui lui colle à la peau. Les signes d’anxiété et de dépression sont évidents, mais l’on transforme la chanteuse en une bête de foire, qui subit une énième humiliation. Elle est alors mise sous tutelle par son père.

Overprotected

En 2019, le mouvement #FreeBritney remet la star sur le devant de la scène. Une mise sous tutelle exceptionnelle, normalement réservée aux personnes handicapées, malades ou âgées, qui la tient écartée de toute décision financière. La marque Britney Spears engendrant une fortune astronomique, les suspicions autour du bien-fondé d’une telle décision émergent peu à peu. Il aura fallu attendre près de 12 ans pour que l’on s’émeuve enfin de son sort, alors même qu’elle confiait déjà, en larmes dans un documentaire MTV, la tristesse que lui inspirait sa mise sous tutelle. Sans doute parce que la violence médiatique, profondément misogyne et psychophobe, a justifié cette décision pendant tant d’années. Comme les paparazzis auparavant – la plupart masculins -, c’est son père qui conditionne désormais son image et façonne sa vie à leur guise, dessinant une personnalité et un corps selon ce qu’ils ont envie de montrer. 

Si l’affaire mobilise tant, c’est parce que Britney Spears incarne une figure quasi-marginale dans la sphère médiatique. La fragilité qu’on a tant moquée trouve ici une résonance particulière chez de nombreuses personnes qui se retrouve dans son histoire : celle de la misogynie, mais aussi de la dépression et de l’anxiété qui l’éloigne de l’idéal parfait, et la rend aussi plus accessible, et plus humaine. Framing Britney Spears pose un regard bienveillant sur la chanteuse, et la valorise pour ses très nombreuses qualités.

A la suite du documentaire choc, Britney Spears a réagi sur son Instagram où elle affirme avoir “pleuré pendant deux semaines après avoir vu quelques extraits”. Si le post laisse libre cours aux nombreuses interprétations, on est en droit de se poser la question : le documentaire, par le biais de témoignages d’autres personnes, n’est-il pas à nouveau une manière de déposséder la chanteuse de sa propre histoire ? Si la réponse est loin d’être évidente, Framing Britney Spears a le mérite de proposer un autre regard choc sur son récit, et d’interroger tout un star-système misogyne, en attendant de connaître enfin sa propre version.  


Réalisé par Samantha Stark

A partir d’images d’archives, le documentaire se penche sur la bataille judiciaire qui oppose Britney Spears à son père, son tuteur.

Disponible sur Amazon Prime Video

Amandine Dall’omo

Rédactrice en cheffe adjointe de Sorociné